MACRON ENCORE DES MOTS, TOUJOURS DES MOTS

En matière de communication politique, nous étions, nous sommes accoutumés aux discours de dénégation (ne pas « voir ce que l’on voit », selon le mot de Péguy). François Hollande, pour sa part, a excellé dans l’art de la dénégation publique et des confidences privées (il voyait, par exemple, la « partition » de la France par le communautarisme islamiste, mais il en réservait l’aveu à ses « visiteurs du soir »). Emmanuel Macron, lui, s’est spécialisé dans l’exercice de ce que le philosophe Clément Rosset appelait la « perception inutile » : « C’est une perception juste, expliquait l’auteur du Réel et son double, qui s’avère impuissante à faire embrayer sur un comportement adapté à la perception. […] J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage. Pour le reste, […] je persiste dans mon comportement, tout comme si je n’avais rien vu. » Dans cette opération, le langage, sous la forme qu’affectionne notre président, la grandiloquence, joue un rôle majeur : on s’enivre de mots, mais les mots ne sont plus qu’un « abri », un moyen de « tenir à distance les vérités les plus éclatantes » (Marcel Aymé, cité par Rosset). Beaucoup de bruit pour rien, beaucoup de bruit afin de produire du rien, du néant, conclut le philosophe.

Et c’est bien ce qui impatiente. Le mot est faible. Et singulièrement depuis ce qu’il est convenu d’appeler l’acte II du quinquennat, autrement dit depuis la commotion populaire des gilets jaunes, le président ayant décidé de descendre des hauteurs jupitériennes et de se mêler à son bon peuple. De parler à tout le monde, et tout le temps. Et il parle, en effet. Le magistère de la parole est celui, et il le sait, qu’il maîtrise le mieux.

Avec Emmanuel Macron, il ne s’agit pas simplement de belles paroles qui se révèlent finalement vaines – auquel cas, il n’y aurait pas grand-chose de nouveau sous le soleil de la politique. Non, avec le président, c’est autre chose, ce sont plus que des paroles. L’homme a, à la fois, la passion de la théâtralisation, de la mise en scène de soi et le goût des tableaux de la France. Il multiplie les scènes d’apparition, maniant l’art de la gestuelle, nullement encombré de son corps qu’il déploie dans l’espace, il tombe la veste, il se retrousse les manches, joue des mouvements de bras et, s’offrant le meilleur rôle, au fil de longues et interminables tirades, proposent une analyse sagace de la situation de la France.

Lui qui, du temps où il était candidat, avait congédié les Finkielkraut, les Onfray, les Guilluy pour cause de « déclinisme » (« Ils ne m’intéressent pas tellement. Ils sont dans les vieux schémas. Ils font du bruit avec de vieux instruments. […] Ce sont des esprits tristes englués dans l’invective permanente »), voilà que, rattrapé par le réel, il se fait presque aussi lucide qu’eux. Au point de désespérer, dans les rangs mêmes de son mouvement, toutes les belles âmes qui, comme lui, hier, ne veulent pas être inquiétées dans leurs évidences et n’entendent pas être privées du confort moral que dispense l’appartenance au camp du bien.

Souvenons-nous de sa longue allocution du mois d’avril dernier, au sortir du cycle du « Grand Débat ». Énumérant les « malaises » dont les gilets jaunes étaient le nom, le trait touchait juste : « Malaise des travailleurs qui ne s’y retrouvent plus », « malaise des territoires, des villages où les services publics se réduisent et le cadre de vie disparaît », « malaise démocratique, sentiment de n’être pas entendu », « malaise face à une laïcité bousculée et des modes de vie qui créent des barrières et de la distance » (euphémisation du communautarisme qu’il nomme toutefois plus loin !) ; sur le chapitre de l’islam et de l’insécurité culturelle, son discours ne manquait pas non plus d’à-propos : « Nous ne devons pas nous masquer : quand on parle de laïcité, […] on parle du communautarisme qui s’est installé dans certains quartiers de la République. […] On parle de gens qui, au nom d’une religion, poursuivent un projet politique, celui d’un islam politique qui veut faire sécession avec notre République. » Et il légitimait le rejet qu’inspire aux Français le voile en invoquant les moeurs françaises : le voile « n’est pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays ». On pourrait également mentionner son intervention du 8 octobre, après la tuerie islamiste de la préfecture de Paris, où le président ne craint pas de parler de l’« hydre islamiste », ou celle du 16 septembre devant les députés LREM qui fit grand bruit : « Les flux d’entrée n’ont jamais été aussi bas en Europe et les demandes d’asile jamais aussi hautes en France. Il est temps de regarder le sujet en face. […] Les bourgeois n’ont pas de problème avec [l’immigration] : ils ne la croisent pas. Les classes populaires vivent avec. La gauche n’a pas voulu voir ce problème pendant des années. » D’aucuns en viennent à parler d’un tournant, d’une conversion populiste du progressiste.

Cependant, le président ne semble pas avoir fait le « job », comme lui-même dirait, une fois la scène quittée. On m’objectera qu’il faut laisser du temps au temps, assurément, et il ne s’agit pas de se comporter en enfants gâtés, en adolescents consuméristes, à la Greta Thunberg réclamant, incontinents la satisfaction de leurs désirs. Toutefois, du temps, il ne cesse d’en prendre : quelque sept mois se sont écoulés depuis ses premières déclarations sur l’islam faisant sécession et l’engagement de mener une politique de reconquête des territoires perdus de la République. Et l’on ne voit rien venir.

Comment expliquer ce décalage entre le rhéteur et l’acteur, entre l’homme parlant et l’homme agissant ? Il y a certes la spécificité macronienne, la martingale du « en même temps » qui autorise toutes les palinodies et permet de soutenir tout et son contraire au gré des interlocuteurs. Il entre aussi, dans le phénomène Macron, quelque chose de l’homme moderne tel qu’analysé par Péguy, il est cet homme « qui ne croit pas ce qu’il croit », si bien qu’il est dans chacune de ses paroles, aussi contraires soient-elles entre elles. Mais il est une autre explication encore, plus profonde sans doute.

L’homme est par trop doué, par trop éloquent : ses mots mordent sur le réel et l’entraînent là où il ne veut pas, là où il ne peut pas aller, sauf à se dédire. Je vois les ruines qui se sont amoncelées au fil des quatre dernières décennies, je les peins, mais ne m’en demandez pas davantage, car davantage, ce serait remettre en question la philosophie libérale-libertaire qui est la mienne et qui a produit ce monde. Si ses propres mots lui ouvraient réellement les yeux, si sa perception cessait d’être inutile, il serait contraint de mettre en question son progressisme.

Emmanuel Macron ne parvient pas à entendre ce que cependant le mouvement des gilets jaunes, en son inspiration initiale, et l’ample soutien que ce mouvement a rencontré dans l’opinion, avant qu’il ne s’abîme dans la violence, rendaient éloquent : les Français ne veulent plus de ce monde qu’on leur bâtit depuis quatre décennies. On vit mal dans le monde rêvé des progressistes.

Ce progressisme, obsédé de mouvement, de mobilité, de fluidité, exaltant l’individu et ses droits, et dont Emmanuel Macron se fait le chantre, ce n’est pas une belle idée qui tourne mal, comme on disait hier du communisme. La déstructuration de l’individu, la décomposition de la nation, l’archipellisation de la société, la destruction de la nature sont consubstantielles à l’idéologie libéralelibertaire qui fait de l’individu la mesure de toute chose, à l’économisme qui ne se soucie que de « faire fonctionner la machine au mieux » dans l’oubli de la question politique par excellence, puissamment et opportunément rappelée par Alain Finkielkraut dans son dernier essai, À la première personne (Gallimard) : « La question de savoir ce qu’il faut préserver, empêcher, réparer ou changer pour que le monde soit habitable. »

Ce qui est remis en question, et par les gilets jaunes, et par les agriculteurs, et par les hospitaliers, autrement dit par les Français, ce n’est pas telle ou telle mesure, c’est une philosophie qui passe par pertes et profits l’homme, les hommes, et leurs besoins fondamentaux.

Emmanuel Macron est désespérément un homme de sa génération. Comme toute l’élite mondialisée, qui vit bien, très bien, parce qu’elle en a les moyens économiques, en état d’apesanteur, en situation de hors-sol, se flattant d’être et de se sentir chez elle partout et nulle part, il se refuse à comprendre les fondements anthropologiques du besoin d’identité, de continuité historique, et donc à en reconnaître la pleine légitimité. De sa génération aussi, en ceci qu’il méconnaît le génie français, et pour le peu qu’il en connaît, il ne le comprend pas, il n’en pénètre pas la noblesse. Imprégné d’idéologie diversitaire, communautariste, multiculturaliste, l’universalisme à la française lui reste étranger. De là sa défense, et depuis le 15 août, illustration (nous sommant de reconnaître la « part d’Afrique » qui serait dans la France), du « patriotisme inclusif ».

C’est un jeu dangereux que joue le président Macron. Précisément parce que ses discours mordent sur le réel. Rappelons l’avertissement de Tocqueville, évoquant Louis XVI promettant d’abolir la corvée après avoir peint, lui aussi, un tableau plus vrai que nature de l’injustice qu’il y avait à réquisitionner « la partie la plus pauvre de nos sujets » pour construire « gratuitement » des chemins qui ne profitaient qu’aux privilégiés : « De semblables paroles étaient périlleuses, écrit Tocqueville. Ce qui l’était plus encore était de les prononcer en vain. »