LIBAN LA NATION CONTRE LES COMMUNAUTÉS

Il aura fallu l’annonce d’une nouvelle taxe sur l’application téléphonique WhatsApp pour provoquer l’ire de tout un pays. « C’est la goutte de trop ! » entend-on de la bouche des manifestants à Beyrouth. Plus qu’une jacquerie fiscale, c’est une révolte contre l’ensemble du personnel politique.

Depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), « miliciens, chefs de guerre et nouveaux riches ont fait alliance pour mettre le pays en coupe réglée, explique l’ancien ministre de l’Économie Georges Corm. Le régime actuel est à bout de souffle, il a ruiné l’économie du pays. La corruption est devenue un trait majeur du système. » Pour cet intellectuel nassérien, la mainmise de quelques personnalités indéboulonnables s’explique par « un système communautaire très rigide de répartition du pouvoir et des fonctions publiques ». Comme lui, des millions de Libanais reprochent en vrac à leurs élites politiques : le retard en matière de services publics, la corruption, l’absence d’un état civil moderne (pas de mariage mixte à moins d’une conversion de l’un ou l’une) et la perpétuation d’un système électoral empreint de féodalité.

Surtout, pour la première fois dans l’histoire du pays, une marée humaine s’en prend à ses leaders communautaires. Avec un certain courage, la population chiite renvoie dos à dos les deux grands partis censés la représenter : Amal et le Hezbollah. Dirigé par son fondateur Nabih Berri depuis trente-huit ans, également président de la Chambre des députés depuis vingt-huit ans, Amal veille jalousement sur sa part du gâteau politico-confessionnel. Son allié Hezbollah, seule milice à ne pas avoir désarmé, règne en maître dans certaines régions du Liban, notamment au sud. S’érigeant en véritables pères de la nation, idolâtrés par leurs militants, ces deux partis exerçaient jusqu’alors une hégémonie quasi complète sur les chiites. Au point que les critiques à leur encontre étaient rares, les quelques voix discordantes craignant de s’attirer leurs foudres. Aujourd’hui, les tabous tombent jusque dans les fiefs d’Amal, où les affiches à l’effigie de Nabih Berri sont arrachées, des portiques ornés de drapeaux du parti renversés et les cadres du parti conspués. Même le complexe balnéaire de son épouse Randa Berri s’est fait incendier par des chiites dissidents à Saïda. Le Hezbollah n’échappe pas à la vindicte populaire. Dans son bastion de Nabatieh, un journaliste d’Al-Manar (chaîne télévisée du Parti de Dieu) a été interrompu en plein direct par un insolent réclamant une danseuse du ventre…

Les déclarations lénifiantes de son secrétaire général Hassan Nasrallah ne parviennent pas à calmer la colère du peuple qui l’accuse d’avoir appauvri la population. Ses « Je vous ai compris » révèlent son malaise : comment soutenir les revendications des manifestants tout en s’opposant à la démission du gouvernement ? Tout changer pour ne rien changer… La foule n’est pas de cet avis. Si beaucoup défient leurs chefs politiques et religieux, c’est qu’ils font désormais passer leur libanité avant leurs appartenances confessionnelles. L’armée, qui n’intervient qu’en cas extrême, sous le commandement du très respecté général Joseph Aoun offre l’exemple d’un brassage réussi plébiscité par le peuple. Régulièrement ovationnée par les manifestants, la troupe est l’un des symboles nationaux que les Libanais aiment brandir. Contrairement aux précédentes contestations, notamment en 2005, les anciens clivages n’ont plus cours : la division 14 mars (anti-syrien) contre 8 mars (pro-Damas) a sauté au profit d’un patriotisme réconciliateur. L’unité nationale prime comme jamais auparavant : sunnites, chiites, chrétiens et Druzes, unis autour d’un seul et même drapeau libanais, reprennent à tue-tête les slogans phares des printemps arabes : « Le peuple veut la chute du régime » ou encore « Révolution, révolution ! ».

La contestation gagne les localités et les esprits les plus conservateurs du Liban. Ainsi, Tripoli, grande ville sunnite du Nord, rejette le leadership du Premier ministre Saad Hariri. Place Al-Nour, l’imposant « Allah » tridimensionnel illuminé en néonet a cédé la place à un gigantesque dance-floor à ciel ouvert. Jusqu’au fin fond du Akkar (extrême nord), les cheikhs religieux sunnites dansent juchés sur les épaules des manifestants. Chez les chrétiens, les Forces libanaises de Samir Geagea, sentant le vent tourner, ont préféré quitter le navire gouvernemental.

Tous les partis essuient les mêmes griefs, mais la cible numéro un des révoltés s’appelle Gebran Bassil. Le président du plus grand parti chrétien, CPL, gendre du président de la République et ministre des Affaires étrangères, concentre les attaques. D’aucuns l’accusent de « tremper dans la corruption jusqu’au cou » et d’avoir privilégié les intérêts du Hezbollah au détriment de la souveraineté libanaise au risque d’exposer le Liban aux sanctions américaines. Cette convergence des luttes sonnera-t-elle le glas du système confessionnel ? Pas tout de suite, selon Georges Corm. « Beaucoup de Libanais rêvent d’un régime laïque d’où serait aboli la répartition communautaire des fonctions publiques, mais il ne sera pas facile de se débarrasser du système communautaire. C’est à travers lui que s’exerce l’influence politique et communautaire des puissances étrangères impliquées depuis l’époque du colonialisme dans la gestion du Liban. »

À la fin de la guerre civile, l’accord de Taëf (1990) devait engendrer un nouveau Liban déconfessionnalisé. Tout le contraire s’est produit, sans que ces jeux d’appareils assainissent les finances publiques. Bien au contraire : selon le FMI, le Liban est aujourd’hui le troisième débiteur du monde, derrière le Japon et la Grèce, avec une dette publique qui atteint 86 milliards d’euros, soit 151 % du PIB. Et la croissance reste désespérément faible depuis le début de la crise syrienne qui a amené des millions de réfugiés sur le sol libanais. Alors que des besoins aussi élémentaires que l’électricité, l’eau courante et les transports ne sont toujours pas correctement assurés, les Libanais se mobilisent sans relâche. Parfois au-delà même des frontières. Une partie de la diaspora a ainsi fait le déplacement pour se soulever contre la classe politique vieillissante. Sous pression, le Premier ministre Saad Hariri a annoncé la démission de son gouvernement le 29 octobre. Reste à savoir quelle solution de remplacement sera adoptée. Certains envisagent la nomination d’un Premier ministre aligné sur les positions du Hezbollah. Ce scénario risquerait d’aggraver la répression du mouvement, le Parti de Dieu ayant clairement indiqué qu’il ne souhaitait pas voir le pays paralysé plus longtemps.

Avec ces foules mobilisées, le Liban a peut-être commencé sa mue politique. Mais pour mener à bien ce printemps libanais balbutiant, de nouvelles élites devront supplanter la classe politique vieillissante héritée de la guerre civile. Ce n’est pas gagné.