68 % sont favorables au droit de porter le voile au collège et au lycée 49 % des moins de 25 ans souhaitent que la laïcité s’adapte à l’islam.
67 % sont tolérants envers l’homosexualité C’était il y a trente ans, dans une France où l’on confondait tchador et foulard, sur fond d’actualité iranienne. Le 18 septembre 1989, Ernest Chénière, principal du collège Gabriel-Havez à Creil, écrit aux familles de trois élèves voilées. Les soeurs Leïla et Fatima Achahboun et Samira Saïdani sont interdites de cours tant qu’elles n’acceptent pas d’ôter leur foulard, mais restent les bienvenues dans le centre de documentation et d’information. Dans un pays qui ne connaît pas encore les réseaux sociaux, plusieurs semaines se passent avant que ce bras de fer se transforme en polémique nationale. Le 8 octobre, Le Courrier picard lance « l’affaire des foulards ». Deux cents ans après la Révolution, mais aussi cinq ans après l’échec de la loi Savary, la controverse a un air de schisme pour la gauche au pouvoir. Le ministre de l’Education nationale, Lionel Jospin, prône la conciliation, soutenu par son Premier ministre, Michel Rocard. Ministre de l’Intérieur chargé des cultes, Pierre Joxe, soutient, lui aussi, une gestion apaisée. «C’était une opération politique d’Ernest Chénière, un chiraquien qui a d’ailleurs été élu député en 1993, et a instrumentalisé honteusement l’islamophobie », persiste-t-il aujourd’hui. Jack Lang juge « ces foulards très seyants ». Les « laïcistes » Jean-Pierre Chevènement et Jean Poperen refusent, eux, tout compromis pour une école qui doit être émancipatrice de tout « présupposé religieux, philosophique ou politique ». « Pour la majorité des socialistes à l’époque, le voile à l’école, ce n’est pas grave. Ils ne comprennent pas le tournant idéologique des années 1980 après la révolution iranienne. Ils se sont désarmés jusqu’à la désagrégation sur ces questions » estime Didier Leschi, proche de Chevènement à l’époque, et spécialiste de la laïcité. Même bataille côté intellectuels, avec la tribune « Profs, ne capitulons pas ! » signée par Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut ou Régis Debray dans Le Nouvel Observateur, à laquelle répond l’«Appel pour une laïcité ouverte» d’Alain Touraine ou Gilles Perrault dans Politis. Incompréhension aussi chez les féministes, les historiques Yvette Roudy et Gisèle Halimi expliquant que le voile est un « apartheid », là où les jeunes sont plus conciliantes. Le clivage annonce l’opposition entre les universalistes, qui voient dans le voile la marque d’un islam misogyne, et les féministes intersectionnelles, pour qui il est un accessoire identitaire légitime (voir p. 78).

Mais, comme le souligne le livre « Les foulards de la discorde» (L’Aube), l’affaire de Creil a aussi divisé les musulmans. « Pourquoi ça le gêne le principal que nos filles portent un foulard ? Celles qui viennent avec des minijupes ne le gênent pas », arguent alors les parents des collégiennes. Pour un représentant de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, le voile est « un impératif de pudeur ». Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, proche de l’Algérie, se veut plus modéré, tout en dénonçant une « attitude discriminatoire ». Nous sommes au commencement du conflit pour la représentation d’une « communauté musulmane » jugée unie, sur fond de luttes d’influences entre les pays étrangers d’origine. Pour Ghaleb Bencheikh, actuel président de la Fondation de l’islam de France, Creil est une occasion manquée. « Il aurait suffi qu’une autorité religieuse dise “Circulez, il n’y a rien à voir” et cet avis aurait été plus important que les injonctions à emmitoufler des fillettes à peine nubiles! Nous avons assisté à la défausse du ministre de l’Education nationale et à celle du Conseil d’Etat. De tergiversation en tergiversation, on se retrouve aujourd’hui avec la burqa », se désole l’islamologue.

Deux camps irréconciliables. Symboliquement, 1989, c’est aussi la première fois que l’institut de sondages Ifop se penchait sur les pratiques religieuses des musulmans. S’appuyant sur ce baromètre historique, Jérôme Fourquet, auteur de «L’archipel français » (Seuil), a mené une grande enquête auprès de la population de religion ou de culture musulmane. Les résultats montrent que, contrairement à ce qu’espérait SOS Racisme, Creil ne fut que l’aube d’une montée en puissance de l’orthopraxie. En 1989, seuls 7 % des 18-24 ans déclaraient fréquenter la mosquée le vendredi. Ils sont aujourd’hui 40 %. « L’évolution générale ne va pas dans le sens d’une sécularisation, mais d’une réaffirmation identitaire et religieuse », constate Jérôme Fourquet (voir p. 66). Mais son enquête vient aussi rappeler, s’il le fallait, que les « musulmans » ne sont pas un bloc homogène. Seul un tiers des femmes sondées par exemple dit porter le voile.

Aujourd’hui, à Creil, on essaie de tourner la page (voir p. 74). Deux camps irréconciliables perdurent: ceux qui y voient les prémices de l’implantation d’un islam politique, et ceux qui l’analysent comme la manifestation d’un racisme latent réfugié derrière le paravent de la laïcité. Cette laïcité qui continue à déchaîner les passions dès lors qu’elle concerne l’école. Sauf que les tensions ont émigré des salles de classe aux cantines ou aux sorties scolaires (voir p. 76).

« Quand on se souviendra de 1989, l’Histoire retiendra les tentatives de rapprochement des deux Allemagnes et aura oublié, je l’espère, notre mauvaise querelle de fichus ! » osait croire à l’époque le président du groupe socialiste, Louis Mermaz. Avec trente ans de recul, et quelle que soit son opinion, on peut lui donner tort.