Quand l’hubris prend le pouvoir

Il [a imposé] une politique visant des groupes sociaux entiers, qui va de la privation des droits, y compris du droit de se nourrir, selon le slogan : « Qui ne travaille pas ne mange pas », jusqu’à l’extermination pure et simple avec son ordre de mars 1918 : « Mort aux koulaks ! » – les paysans qui refusent de se laisser piller. Il inaugure le principe d’extermination de masse de catégories entières – opposants politiques, aristocrates, bourgeois, propriétaires fonciers, officiers, Cosaques, religieux, etc.

Il instaure le « communisme de guerre » qui fait du parti bolchevique le propriétaire de tous les biens et interdit tout commerce privé. En juillet 1918, une « Constitution » établit que « le Parti communiste dirige, commande et domine tout l’appareil d’Etat » (…). Cette politique provoque des réactions, des chefs communistes sont assassinés, Lénine est victime d’un attentat. Les bolcheviques réagissent avec une extrême cruauté : à l’automne 1918, plus de 15 000 personnes, souvent des otages internés dans les premiers camps de concentration – à l’origine du goulag –, sont fusillées, soit bien plus que les 6 321 exécutions pour raison politique entre 1825 et 1917. La guerre civile instaure une culture de la cruauté qui permet au pouvoir de sélectionner les « hommes plus durs » que réclame son chef et qui deviendront les dirigeants soviétiques pour un demi-siècle.

Et si les bolcheviques gagnent dès 1920 la guerre contre des « blancs » mal commandés, mal armés et dispersés, ils sont confrontés à d’innombrables révoltes paysannes, tandis que le « communisme de guerre » ruine l’industrie, le commerce et la monnaie et mène le pays au désastre (…). Le 25 mai 1922, à 52 ans, Lénine est frappé d’une attaque cérébrale. Son comportement est dès lors commandé par l’angoisse de disparaître avant d’avoir liquidé ses ultimes ennemis : les socialistes révolutionnaires (SR) et les intellectuels.

Pour organiser le procès des chefs SR, il faut élaborer un Code pénal ad hoc et il y met la main (…). Rédigé en quelques jours, ce « code » définit comme crime contre-révolutionnaire tout acte « visant à abattre ou à affaiblir le pouvoir » (…). Grabataire, sa tête seule continue de penser encore et toujours politique. Il passe en revue ses successeurs, et place en exergue « le camarade Staline [qui], en devenant secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir illimité et [il n’est] pas convaincu qu’il puisse toujours s’en servir avec assez de circonspection ». Quel aveu sur la dimension totalitaire du parti-Etat et quelle naïveté de croire qu’un pouvoir illimité peut être manipulé « avec circonspection ».