Selfies, égaux/egos

En préliminaire de cette exposition très réussie sur le selfie — elle se tient tout l’été à Vichy —, une scène étonnante, prise à New York en 1920. Coiffés de chapeaux melons, deux hommes hilares y semblent ravis de leur trouvaille : ils tiennent à bout de bras un appareil photo, une chambre en bois, l’objectif tourné vers eux, comme on le fait aujourd’hui avec nos smartphones. Ceci n’est pourtant pas l’ancêtre de la pratique contemporaine. Pour coller à la définition de celle-ci, l’autoportrait doit être destiné à être publié sur les réseaux sociaux. La nuance est de taille, comme nous le montre le photographe Olivier Culmann (né en 1970) en explorant les différentes utilisations du selfie sur Instagram, Facebook, Twitter. Trop souvent résumé à un simple exercice narcissique, ce dernier s’affirme à ses yeux comme un nouveau langage bourré d’humour, d’inventions, d’autodérision, qui constituera « le plus fidèle témoignage de notre époque ».

Et en effet, même devant La Joconde ou face à la tour Eiffel — le monument de la planète le plus utilisé en toile de fond pour ces autoportraits —, l’esthétique des photos fascine par les trésors d’imagination déployés. Mimiques, positions, usages de filtres colorés rendent chaque cliché unique. Le selfie sert à frimer, à épater ou à informer ses proches en instantané — « Regarde, je suis là, sur une plage de rêve » —, tel qu’on le faisait autrefois, en décalé, avec une carte postale… Les internautes se lancent des défis, stupides si possible, et amusants à regarder. Comme se prendre en photo dans sa salle de bains dans une situation insolite, suspendue par un pied à sa paroi de douche (#Olympics), ou se déformer le visage en s’entourant la tête de papier Cellophane (#Sellotapes), comme Jim Carrey dans le film Yes Man (2008)… Les autoportraits de #Roofer, de personnes escaladant des buildings, donnent le vertige. C’est à celui qui montera le plus haut et se trouvera dans la situation la plus invraisemblable, tel ce couple qui s’embrasse sur le bord d’une corniche suspendue audessus du vide, en immortalisant la scène avec sa perche à selfie.

On n’échappe nulle part à cette pratique, qui n’est pas sans risque. L’image du candidat Emmanuel Macron qui s’immortalise devant son équipe de campagne juste avant d’entrer à l’Elysée est très vite détournée par un petit malin qui détoure le visage du président et le place devant Le Radeau de la Méduse (1818-1819), la toile de Géricault. Les jeunes Russes de milieux aisés s’en sont emparés pour un concours cruel et idiot consistant à se mettre en scène devant un SDF inconscient dans les espaces publics de Moscou (#SelfiesWithHomeless).

Mais le selfie peut aussi se faire arme militante. En 2017, une étudiante néerlandaise, Noa Jansma, 20 ans, se photographie avec les hommes qui la harcèlent dans la rue, pendant un mois d’été. Elle postera ainsi les clichés de 24 situations où des inconnus l’abordent. Chaque photo est légendée avec la phrase qu’elle a dû subir — « Tu veux un baiser ? », « Hey sexy girl, où tu vas toute seule ? »… Son compte Instagram (#DearCatCallers, « Chers harceleurs de rue »), destiné à encourager les femmes à alerter l’opinion publique sur ces « agressions ordinaires », sera aussitôt suivi par 20 000 d’entre elles… Par sa variété inépuisable, le selfie révèle avant tout la personnalité de celui qui le pratique. Aucune définition ne peut y répondre.