Qui veut la peau des maires ?

Boucs émissaires. Le drame de Signes met en lumière l’exaspération des édiles. Témoignages.

Ç’aurait pu être moi… », répètent- ils, chacun leur tour, dans une forme de colère mêlée de tristesse et de pudeur. Des maires de petites communes, bien souvent rurales, qui, plus que quiconque, peuvent imaginer ce qui s’est produit dans le Var, le 5 août, où le maire de Signes, Jean-Mathieu Michel, a été renversé mortellement par l’un de ses concitoyens à qui il reprochait d’avoir déchargé des déchets sur le bord de la route. « Un soir, je suis allée bloquer, avec ma voiture, des camions qui occupaient illégalement un terrain privé. Ç’a été trente minutes d’engueulades suivies de menaces, mais rien de grave. On m’a dit : “Tu es complètement folle d’y être allée toute seule !” » se remémore, avec son franc-parler, Catherine Arenou, la maire de Chanteloup-les-Vignes, dans les Yvelines, quand un ex-édile d’un petit village dans le sud de la Sarthe se souvient également d’avoir été tout proche d’être percuté par un administré qui participait à une course de 4 x 4 non autorisée… Le décès de leur collègue, d’origine accidentelle selon les derniers éléments de l’enquête, a mis en lumière le quotidien de plus en plus difficile, harassant et dangereux des maires de France, quelles que soient la situation géographique ou la nature de leur territoire. Ces derniers maillons de la République, en prise directe avec le terrain, pâtissent de la dureté des relations sociales et de la montée en puissance d’une colère qui gronde. « Il est extrêmement triste qu’il faille un drame comme celui-là pour qu’il y ait cette réaction, j’espère de tout coeur qu’elle ne sera pas momentanée, estivale », réagit Olivier Dussopt, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics, ancien maire d’Annonay, en Ardèche, et ex-président de l’Association des petites villes de France, qui a pu vérifier « la perte de légitimité et de représentation politique des maires, qui connaissent une forme de défi permanent face à l’autorité ».

Diriger une commune aujourd’hui serait-il plus pénible pour les maires qu’il y a trente ans ? Même quinze ans ? Ce « c’était mieux avant » serait-il une vue de l’esprit ? A l’évidence, non. Tous, sans exception, affirment connaître une dégradation de la situation, de leurs conditions d’exercice comme du respect lié à leur fonction. « Il faut dire les choses : nos concitoyens sont plus durs à administrer qu’il y a trente ans. La parole du maire, du curé, du gendarme, avait quelque chose de sacré, pleine d’autorité. Aujourd’hui, on constate une montée des incivilités et, au-delà, une façon de vivre plus consumériste, où le citoyen se considère davantage qu’hier comme un client », soutient Sébastien Lecornu, ministre chargé des Collectivités territoriales et ancien maire de Vernon (Eure). « C’est vrai, pour le moindre petit problème dans la commune, on s’entend dire que l’on ne fait rien, soupire le maire socialiste du village de Croisilles, dans le Pas-de-Calais, Gérard Dué. De notre position, on se rend compte de ce chacun pour soi qui grandit, et, en même temps, que les gens ne veulent plus être responsables de rien. Non seulement ils ne se parlent plus, mais ils ne font plus la police eux-mêmes. Le maire ne peut pas être derrière chaque citoyen pour lui rappeler ses devoirs. » « Même quand on essaie de biaiser les appels d’offres publics, histoire de faire profiter toutes les entreprises de la commune sur la durée du mandat, on se fait toujours engueuler en fonction des bisbilles locales, des ennemis des uns et des autres. C’est permanent et lourd à porter. Parfois, ça donne envie de tout arrêter, de tout envoyer valser », explique même l’un d’eux, dépité. Un ras-le-bol également alimenté par une judiciarisation de plus en plus systématique des problèmes du quotidien, devant laquelle les édiles se disent désemparés. « Il y a quelques minutes encore, j’étais au téléphone avec un avocat pour défendre la commune face à un administré qui veut l’attaquer en justice parce qu’il a du mal à sortir de son chemin pour rejoindre la départementale, peste Xavier Gayat, maire de Pontvallain, 1 700 habitants, dans la Sarthe. On a signé pour développer la commune, installer le numérique dans l’école, créer de nouveaux lotissements, pas pour passer notre vie à négocier avec des propriétaires avec le risque d’être traîné au tribunal administratif ! »

« Dépossession ». « Les gens ne se rendent pas compte de la difficulté de la fonction, c’est jour et nuit. C’est être réveillé en sursaut parce qu’une alarme sonne dans le village, parce que des personnes qui louent un local en ont oublié les clés », en rirait presque Maryse Peltier, maire bientôt septuagénaire de la petite commune de Corbigny, dans la Nièvre, d’à peine 1500 habitants. D’autres évoquent les coups de fil récurrents à 4 h 30 parce que des « vaches ou des chèvres sont sur la route » ; un soir de Noël passé à essayer de retrouver, en vain, les propriétaires d’un cheval abandonné ; et, bien sûr, l’angoisse ressentie lorsqu’on s’habille en toute hâte pour aller constater le décès d’un homme, d’une femme ou d’une famille entière dans un accident de la route sur la départementale qui traverse sa commune.

Si la détresse de ces élus locaux grandit à mesure que l’exigence et les réprimandes de leurs administrés se multiplient, elle s’accompagne aussi d’une frustration liée à une perte de pouvoir politique, qui découle du manque de moyens et du nouveau découpage administratif du territoire. « Avec les compétences données à l’intercommunalité et au conseil départemental, les maires ont de plus en plus l’impression qu’ils ne sont là que pour s’occuper des chiens écrasés et des petits problèmes de particuliers », estime Jean-Claude Chollet, ex-maire du village de Thoiré- sur-Dinan, dans la Sarthe, qui a laissé son siège en 2014, fatigué des réunions « presque tous les soirs », parfois à 40 kilomètres de chez lui, conséquences du millefeuille territorial. « Les maires ont un vrai sentiment de dépossession, ce qui crée chez eux une sorte de malaise, un vague à l’âme. La loi Notre a conduit à faire de grands ensembles : toute cette génération d’élus entre 2014 et 2020 a subi les conséquences des grandes intercommunalités, des grands cantons, des grandes régions, et ont l’impression que l’échelon maire ne sert plus à rien. Et derrière, ils se font engueuler pour des choses qui ne sont plus de leur ressort. Ils ont le sentiment d’être entre le marteau et l’enclume », analyse Sébastien Lecornu, qui a plus que jamais pris conscience de la problématique lorsqu’il organisait le grand débat national au printemps.

Et puis, il y a des « bien sûr », ou des « évidemment », aussi affirmés que désabusés, qui nous étonnent chaque fois que ces maires de petites communes les prononcent. On les imagine aisément hausser par dépit les épaules à l’autre bout du fil. Par ces mots, sans hésiter, tous, ou presque, assurent avoir subi des violences verbales ou physiques dans l’exercice de leur fonction. Comme s’il s’agissait là d’un phénomène devenu une fatalité depuis quelques années, auquel ils ont fini, bon gré mal gré, par s’habituer. Pour Maryse Peltier, ce sont des tracts ou des lettres d’insultes anonymes reçus dans sa boîte aux lettres. « Des opposants, bien souvent, avec une certaine misogynie qui se perpétue même dans la vie quotidienne. Etre maire et femme, c’est un peu une double peine », confie-t-elle. Dans le sud de la Sarthe, le constat est un peu plus amer. « Bien sûr qu’on se fait insulter par des administrés sous le coup de la colère, de la fatigue ou de l’alcool, affirme Xavier Gayat. Et, rapidement, on peut en venir aux mains. Quand vous passez très près de vous prendre une pierre dans le visage parce que vous essayez de séparer deux voisins qui se tabassent, en rentrant chez vous, vous vous dites que vous l’avez échappé belle… »

Selon une note du ministère de l’Intérieur, 361 maires et maires adjoints ont été victimes d’« atteintes volontaires à l’intégrité physique » en 2018. Plus qu’en 2016 (317) et 2017 (332). Et la Place Beauvau précise bien que ces chiffres ne sont pas exhaustifs. Même avec la plus grande fierté de porter l’écharpe tricolore, il en faut de la volonté et du sens du dévouement pour faire abstraction de la possibilité d’être agressé, blessé. « Un jour, j’ai pris un coup de poing dans la figure par un administré de la commune ; j’ai évidemment porté plainte. Mais, au bout de sept ou huit mois, on reçoit un courrier qui vous dit que l’affaire est classée sans suite. Vous pouvez continuer les démarches coûte que coûte, mais il faut un avocat, débourser 800 euros… ce n’est pas possible », regrette Jean-Claude Chollet. A Chanteloup-les-Vignes, banlieue francilienne rendue célèbre par le film « La haine », tourné dans le quartier populaire de la Noé, Catherine Arenou ne compte plus les insultes sexistes sur les murs de certaines cités – les « sale pu… » sont légion – ainsi que les menaces de mort qui tapissent le béton : « Arenou, à mort ! », « La maire, tu vas crever ! »… Elle a connu, en septembre 2018, une mésaventure qu’elle aura du mal à oublier : « Avec des élus, on est allés chercher des jeux dans la cité parce que deux écoles avaient brûlé. Soudain, j’ai reçu des pierres de ballast ! Pendant un quart d’heure, je me suis fait caillasser par dix ou quinze jeunes ! C’était violent et totalement imprévisible. Mais je n’ai pas voulu céder, j’avançais vers eux, seule, je voulais leur parler. Mes adjoints me criaient “Sauve-toi !”, les jeunes hurlaient leurs insultes sexistes et le fait que la mairie ne ferait rien pour eux… C’était clairement ma fonction de maire qui était visée, plus que ma personne. Deux heures après, j’en avais encore des sueurs froides… »

Crise des vocations. Entre honneur et désillusion, fierté et amertume, ces maires ne veulent pas donner le sentiment de se plaindre, surtout devant la défiance toujours plus grande des citoyens envers les élus, même locaux. Mais alors, à qui parler de ce quotidien de plus en plus grisâtre ? Beaucoup se tournent vers leurs familles, qui, inquiètes, les poussent dans la plupart des cas à arrêter les frais. D’autres trouvent un peu de réconfort auprès de leurs homologues au sein d’associations d’élus. « Les doléances des collègues, c’est quasiment quotidien, et je ne force pas le trait. Si on se réunit aussi souvent, c’est peutêtre parce que c’est le seul endroit où on peut être épaulé par des personnes qui comprennent exactement ce que l’on vit. C’est une sorte de cellule psychologique, où l’on apporte des solutions humaines et concrètes à la détresse de ces élus. On fait du coaching mental de maires en désarroi ! » rit, jaune, le maire de Tallard, Jean-Michel Arnaud, président de l’Association des maires des Hautes-Alpes. Un sentiment que l’on retrouve chez beaucoup d’élus, désireux de combler la solitude du quotidien, à l’image de l’ancien député socialiste Michel Grégoire, maire de La Rochesur- le-Buis : il y a deux ans, lui aussi créait une association de maires, celle de la Drôme, pour soulager, autant que possible, des collègues « en souffrance, meurtris par certaines situations du quotidien ». Il a fait le choix d’organiser des séances avec des membres du syndicat des avocats du département pour les aiguiller, les épauler, répondre aux questions qui les tracassent… Combien de fois a-t-il entendu, lors de ces réunions « Moi, je n’ai pas été élu pour subir ça ! » ? Des dizaines, pour sûr. Des centaines, qui sait ?

Après deux ans de relations compliquées entre Emmanuel Macron et les élus locaux, l’exécutif tente d’avancer sur le chemin de la réconciliation après la tenue du grand débat où, durant deux mois, ces couteaux suisses de la République étaient en première ligne. C’est dans ce contexte que le projet de loi Engagement et proximité, porté par le ministre des Collectivités territoriales, Sébastien Lecornu, a été déposé au Sénat le 17 juillet pour y être examiné à l’automne. « C’est la première fois qu’un projet de loi ne traite que de l’échelon municipal. Il découle directement du grand débat et, je le dis, c’est une rupture culturelle avec ce qu’on a fait dans ce pays depuis une quinzaine d’années. Il a vocation à revaloriser la place des maires dans notre démocratie », explique-t-il. Le premier « totem », dixit Lecornu, est de favoriser les conditions de l’exercice des maires, en permettant notamment à ces élus de se former dès le premier jour de leur mandat face à la complexité des tâches qui les attendent, en finançant l’assurance protégeant juridiquement les maires pour les petites communes rurales ou en leur donnant la possibilité d’infliger des amendes administratives eux-mêmes, là où, aujourd’hui, ils doivent contacter le préfet ou le sous-préfet. Le deuxième volet du projet de loi tient davantage à des mesures de simplification pour rétablir leur influence directe, comme donner plus de souplesse dans la répartition des compétences entre les communes et les intercommunalités, en particulier en matière d’eau et d’assainissement.

Cela permettra-t-il de lutter contre la crise des vocations ? Selon une étude menée par le Cevipof et l’AMF, publiée en décembre 2018, un peu plus de la moitié des maires ne comptent pas se représenter aux élections municipales en 2020. Bien sûr, l’âge et le nombre de mandats effectués sont déterminants dans leur décision, mais le sentiment d’inutilité, le manque de moyens financiers et l’exigence des administrés sont des facteurs forts. « Dès lors que nos concitoyens ont un niveau d’exigence inversement proportionnel aux moyens qu’ont les maires pour agir, je me demande si on ne sera pas la dernière catégorie d’élus à être emportée par la vague de défiance qui touche tous les autres », conclut Jean-Michel Arnaud. Et même si la politique a horreur du vide, si les conseils municipaux réussissent toujours à remplir leurs sièges, n’assisterons-nous pas, plutôt, à un désenchantement progressif envers le bien commun ? « J’ai peur que les gens de bonne volonté qui ont profondément le souci du sens collectif connaissent une vraie usure, et que finalement d’autres, sans scrupules, en profitent par défaut », s’inquiète Michel Grégoire à La Roche-sur-le-Buis. Comme lui, il faut espérer qu’il se trompe.