Tartuffe est de tous les temps

Le tome III du journal de Philippe Muray, « Ultima necat » (1989-1991), paraît aux Belles Lettres le 4 octobre. Extraits en exclusivité.

12 février 1989. Les illusions naissent, elles meurent, chaque période sécrète son arsenal de stéréotypes. Aux religieux et aux politiques de jadis, succèdent ceux d’une pseudo-morale en expansion dans le philanthropisme médiatique. Mais qui serait assez rabat-joie pour oser deviner, en filigrane dans la surenchère caritative des plateaux, le spectre du lynchage éternel ? Tartuffe est de tous les temps, pourtant. Charity business et persécution : de la bienfaisance populaire aux tribunaux populaires il n’y a qu’un pas. D’ailleurs, comment faire participer le public au spectacle permanent, si ce n’est en lui offrant, à domicile, des procès ? Comment réaliser autrement l’idéal d’« interactivité » dont tout le monde se gargarise et qui a pour but de faire fusionner les individus-spectateurs avec la cause pour laquelle ils sont sommés de s’enthousiasmer sans possibilité de recul ? Qui dit consensus dit communauté, donc devoirs, donc culpabilisation diffuse et nécessaire, donc contrôle : voilà le réseau.

20 mars 1989. Je trouve sur mon répondeur un message m’invitant demain, chez Hallier, à un excitant « déjeuner d’écrivains ». L’horreur complète ! Des écrivains ! Je pourrais fréquenter n’importe quelle communauté passagère, des médecins, des managers, des dentistes, des comédiens. Mais des écrivains ! Est-ce qu’on peut imaginer quelque chose de plus débandant ? De moins désirable ? Hein ? Des écrivains ! Avec un s ! Le seul truc, le seul mot qui devrait être interdit de pluriel ! Une femme est une fiction enragée, furieuse, espérant son réalisateur, un scénario sans maître, un ensemble de dialogues errants sans les acteurs qui vont les dire, mille personnages en quête d’auteur, un organe sur le point de créer sa fonction. Une femme est une histoire attendant son bruit et sa fureur. Une femme est une réalité prête à tous les dépassements d’horaires de la fiction, un vrai plus vrai que le vrai, une nature plus forte que les arbres et les pierres. Un roseau ! Un roseau ! Le Roseau c’est elle ! En soi ! Par soi ! De haut en bas ! Et invincible ! Une femme est un roman. Un roman avant l’intrigue. En blanc. Avant l’action. Une longue digression sans rapport avec le sujet (d’ailleurs il n’y a pas de « problèmes » du roman, il n’y a que des problèmes de femme).

8 janvier 1991. Il faudrait des talents d’analyste dont les adversaires de cette réforme de l’orthographe sont dépourvus, pour repérer la bassesse de l’idéologie sous-jacente à toute l’entreprise. Globalement, l’ennemi désigné par le réformateur, c’est l’incohérence, ce sont les exceptions, c’est l’exception en soi. Son idéal est donc la norme et l’ordinateur (Libération du 9 janvier 1991) : Rocard assure que le problème qui l’intéresse avant tout est « celui de la simplification de la langue au nom des besoins industriels de la France dans la bataille de l’industrialisation informatique et de la traduction automatique par ordinateurs »). Base irréfutablement démocratique, par conséquent, de toute cette campagne : il s’agit, en faisant disparaître toutes les fantaisies dont fourmille « notre langue retorse » (comme écrit Libération qui, sur ce sujet, se surpasse dans la saloperie : éloge des réformes étatiques de l’orthographe à travers les siècles, insultes multiples contre les opposants qualifiés d’« hystériques » ou d’« immobilistes », etc.), de mettre fin à l’« échec scolaire » (principe révolutionnaire classique : puisque tout le monde ne peut pas devenir l’élite, on guillotine l’élite). (…) En réalité, il n’y a aucune raison de s’élever contre cette abjecte menace de réforme si on n’y repère pas, d’abord et avant tout, la nouvelle tentative d’abus de pouvoir de l’Etat. Inutile de vous indigner contre cette entreprise imbécile et grotesque, si ce n’est pas avec le ferme projet, ici comme ailleurs, de briser les volontés d’asservissement sans cesse croissantes de la Bête étatique. (…) Malheureusement, les opposants eux-mêmes se montrent, et c’est bien normal, d’une naïveté spectaculaire : ils discutent, ils argumentent. Or on ne doit pas, on ne doit jamais discuter avec l’Etat, parce qu’on ne doit pas, on ne doit jamais discuter avec un animal furieux qui tente de vous déchiqueter.