d’Emmanuel Macron

C’est l’histoire d’un échec. L’échec d’une politique promise par Emmanuel Macron et disparue dans les sables mouvants de l’administration française. Faute de volonté politique, aussi. Début 2017, son équipe de campagne présidentielle expliquait, à qui voulait l’entendre, qu’il fallait d’abord savoir investir pour réduire les dépenses publiques, en prenant l’exemple des bâtiments de l’Etat et des collectivités locales. « La rénovation de 40 millions de mètres carrés de bâtiments publics, pour un coût de 4 milliards d’euros, permet à terme de réduire les factures d’énergie de 400 millions par an », vantait le candidat Macron au Point fin mars 2017. Un « grand plan de rénovation des bâtiments publics, de l’Etat et des collectivités locales » de 4 milliards d’euros avait donc été inscrit noir sur blanc dans le programme présidentiel. Une logique vertueuse pour l’environnement alors que la France s’est engagée à arrêter d’envoyer du carbone supplémentaire dans l’atmosphère à partir de 2050. Or les émissions de gaz à effet de serre proviennent à 26 % des bâtiments.

Las ! Plus de deux ans après qu’Emmanuel Macron a posé ses valises à l’Elysée, rien ne s’est passé. Ou si peu. Sur le papier, la promesse est tenue : l’Etat a mis sur pied un « grand plan d’investissement », doté de 57 milliards d’euros, dont 4,8 pour la rénovation thermique des bâtiments publics, hôpitaux et universités compris, esquissé par l’économiste qui a chapeauté son programme, Jean Pisani-Ferry. Mais c’était avant que les technos ne reprennent la main. L’Etat a bien ouvert son carnet de chèques, avec 1,8 milliard de crédits sur quatre ans pour la rénovation de ses propres bâtiments. Quant aux collectivités locales, 3 milliards ont été mis à leur disposition, dont 500 millions via la dotation de l’Etat de soutien à l’investissement local. Le solde, 2,5 milliards d’euros, est constitué de simples prêts proposés par son bras armé financier, la Caisse des dépôts et consignations (CDC). Un joli nom a été trouvé pour qualifier une première enveloppe de 2 milliards d’euros sur cinq ans destinée essentiellement aux collectivités locales : « Ambre ».

Mais Ambre n’a pas séduit les foules. Pas plus que les deux autres dispositifs de l’institution pour lesquels avaient été provisionnés 500 millions d’euros (voir chiffres ci-contre). Opérationnelle depuis mai 2018, la ligne de prêts a été utilisée à hauteur de 15 millions d’euros, avec 12 millions supplémentaires en précontractualisation et 17 millions en cours d’instruction, énumère Rodolphe Masson, responsable du projet au sein de la CDC. Soit… 2,2 % du total. « Ça ne marche pas, le produit n’est pas attractif », reconnaît la secrétaire d’Etat auprès de la nouvelle ministre de la Transition écologique et solidaire, Emmanuelle Wargon. « Commercialement, ces prêts n’ont aucun intérêt », insiste Philippe Pelletier, président du Plan bâtiment durable, une structure créée dans la foulée du Grenelle de l’environnement qui fédère les acteurs du bâtiment et de l’immobilier. Le taux d’intérêt ? A 1,50 % (0,75 %, le taux de rémunération du livret A, auquel la Caisse des dépôts ajoute une marge de 0,75 %), il n’est pas plus intéressant que celui proposé par les banques privées dans un contexte de taux très favorables aux emprunts. La durée des prêts de plus de vingt ans ? Elle n’est pas toujours jugée pertinente par les collectivités. La faute à une conception négociée avec, notamment, la Direction générale du Trésor. « On ne peut pas dire que Bercy soit moteur pour la consommation des prêts Ambre. Cela ne le dérange pas particulièrement qu’il n’y ait aucune perspective de consommation, déplore une source proche du dossier. Quelqu’un a configuré le truc en se disant : il faut une enveloppe de prêts, je fais une enveloppe de prêts, puisqu’il faut cocher la case. »

Priorités. Evidemment, il faut aussi composer avec les priorités des collectivités locales, qui doivent souvent arbitrer dans les investissements urgents, comme la rénovation du réseau de distribution d’eau. Rodolphe Masson évoque aussi le cycle électoral. « A l’approche des municipales, force est de constater que les projets de rénovation énergétique font moins partie des priorités du moment », explique-t-il, d’autant que la Caisse des dépôts encourage des rénovations lourdes et chères, capables de générer au moins 30 % d’économies d’énergie. Aurait-elle pu faire mieux ? En 2016, elle avait mis en place des « prêts verts » à taux zéro, financés non pas sur l’argent des livrets réglementés, mais sur ses fonds propres. Un produit coûteux pour l’institution, mais attractif puisqu’il lui avait permis de distribuer 1,4 milliard d’euros en deux ans. L’expérience s’est achevée fin 2017, car la tutelle du Trésor ne lui a pas demandé de la renouveler… La Direction de l’immobilier de l’Etat n’est pas plus prompte à débourser les crédits pour ses propres bâtiments. Selon une annexe au projet de loi de finances 2019, seulement 129 millions d’euros ont été budgétés cette année pour la rénovation de cités administratives, qui regroupent plusieurs services, comme celles d’Amiens et de Lille. L’année dernière, 1,5 million a été dépensé pour… des audits énergétiques et techniques sur 54 cités.

Emmanuelle Wargon le reconnaît aisément, c’est un échec. Mais celle qui a remplacé Sébastien Lecornu comme secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Transition écologique en octobre 2018 affirme avoir pris le sujet à bras-le-corps. « Quand je suis arrivée au ministère, personne ne s’occupait vraiment de piloter et de faire avancer le dossier de la rénovation des bâtiments. Il m’a semblé qu’il y avait un écart très important entre l’impact environnemental que cela pouvait avoir et le portage politique », raconte Emmanuelle Wargon. La faute, selon elle, à une responsabilité partagée entre son ministère et celui du Logement, dirigé par un proche du président, Julien Denormandie.

Quelques semaines après avoir débarqué à Roquelaure, un hôtel particulier construit au XVIIIe siècle, boulevard Saint-Germain, à Paris, Emmanuelle Wargon veut donc s’emparer de la rénovation énergétique des bâtiments. Pas seulement des bâtiments publics, d’ailleurs. Mais aussi de celle des bâtiments privés. Il va lui falloir patienter plusieurs mois, car, en janvier 2019, elle est désignée par le président pour animer le grand débat national afin de tenter de sortir de la crise des gilets jaunes. « Ça fait trois mois qu’on s’y est mis à fond, main dans la main, avec Julien Denormandie », explique-t-elle, comme pour excuser la lenteur des avancées.

Chef de projet. Les deux travaillent désormais d’arrache-pied à une nouvelle feuille de route qu’Emmanuelle Wargon espère pouvoir présenter lors d’un conseil de défense écologique dans les prochaines semaines. Au programme, notamment, une rénovation de la ligne de crédits Ambre, afin d’assouplir les conditions de prêt, très dépendantes des caractéristiques des fonds d’épargne de la Caisse des dépôts, comme le livret A, afin de coller davantage aux besoins des collectivités locales. « L’Etat se donnera alors des objectifs chiffrés de rénovation des bâtiments publics », promet-elle. Malgré la publication d’un plan de rénovation énergétique des bâtiments en avril 2018, aucune cible n’avait été fixée par Nicolas Hulot… « Le plan de rénovation des bâtiments était à un niveau de généralité un peu trop élevé, il faut rentrer un cran plus bas. J’ai travaillé dans le privé. On vous dit : la réussite, c’est à 10 % de la stratégie et à 90 % de l’exécution », explique Emmanuelle Wargon. Un tacle discret, mais appuyé, à l’ancienne vedette d’« Ushuaïa » qui l’avait supervisé. La ministre veut changer de méthode : « On va nommer un chef de projet dévolu à la rénovation des bâtiments. Il y aura quelqu’un qui, tous les matins, se demandera comment faire avancer le sujet. » Une technique de management chère au président de la République, qui ne cesse de répéter à ses ministres qu’il est encore plus important de suivre la bonne exécution des réformes sur le terrain que faire voter une loi. Visiblement, quelque chose n’a pas fonctionné jusqu’à présent… Emmanuelle Wargon travaille désormais avec Jean-Michel Blanquer, à l’Education nationale, pour recentrer les moyens sur les écoles (qui appartiennent aux collectivités locales), ce qui aurait l’avantage de sensibiliser les élèves, et donc leurs parents, aux enjeux de la rénovation.

Une impulsion nouvelle pourrait être donnée avec la publication du « décret tertiaire », qui oblige tous les bâtiments publics et privés (hors logements) à réaliser des économies d’énergie, à raison de 40 % d’ici à 2030, puis 50 % en 2040 et 60 % en 2060. Ce texte réglementaire illustre à merveille les failles de l’action politique. Issues d’un amendement de la loi de transition énergétique de 2010, ces obligations ne sont toujours pas opérationnelles ! « Il a été publié le dernier jour en poste de Ségolène Royal au ministère de l’Ecologie, le 9 mai 2017, deux jours avant l’élection présidentielle, contre l’avis du Conseil d’Etat », se souvient Philippe Pelletier, le patron du Plan bâtiment durable. Motif : le décret s’écartait trop des obligations posées par le texte de loi… Quand Julien Denormandie arrive au ministère du Logement, il doit donc tout reprendre depuis le début. Le cadre législatif a été adapté dans le cadre de la loi Elan de novembre 2018, censé libéraliser la construction. « Le décret a été fabriqué par une concertation massive, j’ai mis 150 personnes qui représentent tous les acteurs en face de l’administration pour qu’il ne soit pas hors sol et corresponde à la capacité réelle de mise en oeuvre », se félicite Philippe Pelletier. Il a finalement été publié le 25 juillet, soit… neuf ans après le vote de la loi. Espérons que la mise en oeuvre du grand plan de rénovation énergétique des bâtiments de Macron ne traîne pas autant .