Il y a urgence, nous devons agir très vite et très fort

L’humanité est au pied du mur. Audelà de la prise de conscience, qui est réelle dans tous les publics – politique, économique et citoyens de nombreux pays –, il ne faut plus attendre pour réagir dans tous les domaines.

Pouvezvous nous dresser un portrait de la Fondation GoodPlanet ? Quel est son rôle principal ?
J’ai créé cette fondation en 2005 et elle est devenue d’utilité publique en 2009. Elle oeuvre en étroite collaboration avec le ministère de l’Education nationale et le ministère de la Transition énergétique. Nous avons 35 salariés qui travaillent sur le site et nous sommes aidés par 350 bénévoles. Ces personnes de bonne volonté viennent de tous les horizons. Le parc [près du bois de Boulogne] s’étend sur 3,5 hectares, sur lesquels est implanté un château consacré, pour l’essentiel, à des expositions concernant l’environnement, avec de très nombreuses informations, photographies et films, afin de sensibiliser tous les publics à cette cause. Nous avons plusieurs ateliers sur le site, tels que ceux réservés à la découverte du goût, à l’initiation au yoga, à la découverte de l’apiculture, des plantes sauvages ou à des thèmes particuliers, comme la terre vue du coeur, l’objectif Earth : appel citoyen pour une Europe écologique, ou « luttons contre la pollution plastique des océans ». En tout, nous développons 47 projets sur 4 continents et dans 21 pays, et nous avons ouvert 8 écoles bioclimatiques. Nous avons essayé de créer, au coeur de Paris, un espace dédié à l’écologie, à l’honnêteté et à l’empathie.

Avezvous des liens avec les entreprises ?
Travailler avec les entreprises constitue une nécessité absolue. C’est une vraie solution qui s’impose à tous les acteurs impliqués dans la préservation de notre planète. Le rôle de Good- Planet est de sensibiliser les gens à tous les problèmes liés à l’environnement parce qu’il y a urgence. La prise de conscience est le point de départ, le passage obligé, pour ensuite agir. Or un grand nombre de citoyens sont confrontés à leurs problèmes quotidiens. Des progrès ont été réalisés dans ce domaine, mais ce n’est pas suffisant. Nous nous sommes tous installés dans la banalité du mal. Il faudrait réfléchir à tous nos gestes, à toutes nos petites actions quotidiennes pour avoir une attitude systématiquement responsable. Prenons un exemple simple, celui de la consommation de viande. Il faut environ 15.000 litres d’eau pour obtenir 1 kg de viande de boeuf. C’est considérable. Il est impossible de continuer ainsi. Or il n’y a pas de fatalité. Chacun d’entre nous doit adopter une attitude sobre. Un autre exemple qui frappe généralement les esprits. Il est nécessaire de mobiliser 10.000 litres d’eau pour la fabrication d’un pantalon en jean. Là aussi, est-il raisonnable d’en détenir plusieurs dizaines par individu, comme c’est parfois le cas chez les consommateurs occidentaux ? Enfin, autre information capitale, une famille utilise en moyenne une quantité de 140.000 litres d’eau par an.

A partir d’un tel constat, comment agir avec efficacité ?
Je suis optimiste par nature mais je reste extrêmement inquiet. Le constat actuel n’est pas encourageant. Le mode de fonctionnement de nos sociétés ne va pas être abandonné de sitôt. Fred Vargas [Frédérique Audoin-Rouzeau], dans son dernier livre, évoque la fin de l’humanité à l’horizon de 2050. L’écologie punitive revient sur le devant de la scène. Nous étions un peu plus de 2 milliards d’habitants sur la planète lorsque j’étais jeune, nous sommes désormais 7,8 milliards d’humains qui avons une frénésie pour la croissance. Au fond de chacun d’entre nous, nous ne voulons pas y renoncer. L’attitude de la jeune Greta Thunberg [militante suédoise pour le climat âgée de 16 ans], qui ne prend plus l’avion et qui, quand elle doit se rendre à New York, utilise le bateau, nous rend tous honteux. Récemment, Yannick Jadot l’a rencontrée et en a été fort impressionné. Son attitude, son empathie doivent être un exemple pour nous tous. Elle vit pleinement notre drame collectif. S’il est vrai que la lutte contre la faim dans le monde a fait des progrès, avec une personne sur 9 qui y est confrontée, contre 1 sur 3 il y a cinquante ans, nous détruisons la vie autour de nous. Nos actions quotidiennes dans tous les domaines ont des conséquences dramatiques sur le climat. Fred Vargas explique très bien que l’élévation de 2 °C de la température globale correspond en fait à une hausse de 5 °C sur les continents.

Que pensezvous des travaux de la COP24 ?
Depuis que je suis militant écologiste – quand j’avais 20 ans –, j’ai déjà vécu cinq COP. Or il n’en ressort jamais rien de véritablement concret. Les participants ne sont pas habités par la cause environnementale et, sur le terrain, les accords – souvent a minima – ne sont même pas respectés. L’exemple de l’utilisation de l’énergie fossile parle de lui-même.

Fautil adopter le credo de la décroissance ?
Nous dépendons tous de la croissance. Que ce soit l’école, la santé, la route, à toutes les étapes de notre vie, nous avons besoin de la croissance. Le transport s’est développé et nous sommes chaque jour de plus en plus nombreux à prendre l’avion ou un autre moyen de transport tel que l’automobile. Parallèlement, nous avons conscience de la nécessité de faire autrement et mieux. Mais nous sommes schizophrènes. Je vous l’ai dit auparavant, nous avons banalisé le mal. En ce qui concerne la décroissance, nous manquons cruellement d’hommes politiques courageux.

Et Nicolas Hulot ?
Il est probablement le meilleur d’entre nous, mais il a du mal à rassembler. Son combat est courageux, mais il ne peut pas y arriver tout seul. Il est nécessaire que d’autres politiques prennent le relais et mènent une action énergique.

Pensezvous qu’un homme comme l’ancien viceprésident Al Gore puisse donner l’exemple à l’échelle de l’humanité ?
Al Gore sait de quoi il parle. Il est très concerné par tous ces sujets, mais son action n’est-elle pas devenue un business ? Je n’ai pas la réponse à une telle question, mais je ne peux pas affirmer non plus que son choix soit celui qu’il faille faire.

Quelle action devonsnous mener face aux lobbys de toutes sortes ?
La réponse est complexe. Nous devons tous agir et ne rejeter aucune attitude positive. On peut être un salarié de Total (je prends cet exemple, mais pourrait en retenir bien d’autres) sans que cela pose de problème. C’est l’attitude adoptée dans le travail qui compte. Il s’agit de bien travailler. Chez Total, d’importants moyens sont développés pour trouver des alternatives aux énergies fossiles.

Devonsnous penser à un gouvernement mondial en matière d’environnement ?
Aujourd’hui, cette idée paraît bien utopique, mais, bien sûr, qu’il faudrait y réfléchir. L’égoïsme des nations est un frein extrêmement puissant. Les humains consomment la terre et nous pouvons craindre que nous soyons jusqu’au-boutistes. En matière de pétrole, par exemple, saurons-nous arrêter à temps ? Malheureusement, j’ai bien peur que nous consommions jusqu’à la dernière goutte de pétrole. Je vous incite à lire le livre de Nathaniel Rich Perdre la Terre, où le journaliste du New York Times évoque le fait que, dans la décennie 1970, nous comprenions déjà les enjeux incontournables du réchauffement climatique et que l’humanité n’a rien fait. Nathaniel Rich précise qu’il y a quarante ans, nous aurions pu sauver la planète.

La messe estelle dite ? Il n’y a plus rien à faire ?
Le constat de Nathaniel Rich réhabilite le traité de Rome. Pourquoi un tel aveuglement, notamment de la part de ceux qui avaient un effet de levier pour réagir ? Probablement la facilité et la logique du court terme qui se sont imposées. Je suis optimiste, mais inquiet, vous disais-je en préambule de cette interview. Cela ne veut pas dire qu’il faut baisser les bras, bien au contraire. Il faut se battre tous azimuts et très rapidement. Il faut que tous les gens de bonne volonté s’y mettent. Chaque citoyen doit reprendre sa liberté et agir pour le mieux de la planète en fonction de sa conscience et non pour seulement respecter des interdits. Nous devons tous réfléchir à chacun de nos actes. Nous ne pouvons plus consommer avec une telle insouciance. Les citoyens, les entreprises et les gouvernements doivent s’y mettre. Aujourd’hui, nombre de grands groupes ont commencé à agir et veulent bien faire. Ils mobilisent des capitaux importants. Mais il faut aller encore plus vite et plus fort. Je suis consensuel dans mon approche et mon attitude. J’ai accepté d’entrer au conseil d’administration de LVMH. De telles firmes – comme Total, que je citais auparavant – sont soucieuses de bien faire. Leur exempl e peut joue r un rôl e considérable dans la nouvelle direction à prendre. A titre d’exemple, prenons le cas d’Emmanuel Faber, le directeur général de Danone : son engagement est fort. En matière alimentaire, nous devons réaliser notre révolution aussi. Nous devons aller vers le bio le plus possible. La terre peut nourrir toute l’humanité, mais celle-ci doit respecter la terre. Il faut produire autrement, en respectant l’écosystème et la biodiversité.

Quelles actions fortes menezvous actuellement ?
Je vais publier très prochainement un livre consacré aux femmes. Nous en avons interrogé plus de 3.000 partout dans le monde. Là encore, il s’agit de sensibiliser le grand public à ces sujets très importants. Par ailleurs, dès la rentrée de septembre, nous allons lancer, en association avec la grande distribution, une énorme campagne pour obtenir une TVA très réduite sur le bio.