L’ardente obligation du verdissement du transport aérien

Le trafic aérien double tous les quinze à vingt ans. Le secteur réfléchit à de nombreuses pistes – programme Corsia, biocarburants, hydrogène, pile à combustible, moteurs d’avions plus efficients et matériaux plus légers – pour améliorer ses performances environnementales.

Le réchauffement climatique est là. Nous devons changer nos habitudes, notre mode de vie. L’humanité est face à un dilemme inédit : le choix entre l’impasse du statu quo et les sacrifices continus pour préserver l’équilibre climatique de la planète. Ce dilemme touche le domaine de l’aérien. Un mouvement populaire parti de Suède, le flygskam, ou « honte de prendre l’avion », se répand et atteste la sensibilité croissante au réchauffement climatique, chez les jeunes générations particulièrement. Le transport aérien est-il condamné ? Je ne le crois pas. Un monde avec le transport aérien est meilleur qu’un monde sans : non seulement pour l’économie et la valeur créée par ce secteur, mais aussi en raison de la rencontre entre les cultures que seule la réduction des distances permise par l’avion a rendue possible. Mais comme toutes les autres activités humaines consommatrices d’énergie, le transport aérien doit, pour survivre, prendre vite sa part du combat contre les émissions de CO2. Le gouvernement s’est engagé pour une France neutre en carbone d’ici à 2050. Une trentaine d’entreprises françaises ont pris la mesure du défi en finançant une étude ZEN (1) (zéro émission nette en 2050) dans le cadre de l’association Entreprises pour l’environnement.

LA TÂCHE EST IMMENSE POUR QUE LE SECTEUR PUISSE POURSUIVRE SON DÉVELOPPEMENT
Le transport aérien, dont les émissions de CO2 produites représentent 2 % des émissions mondiales d’origine humaine, selon l’Air Transport Action Group (Atag), semble être une petite partie du problème. Ces émissions contribuent à hauteur de 12 % aux émissions du secteur transport, contre 74 % pour le transport routier. Ces chiffres ne doivent pas dissimuler qu’avec le prolongement de la croissance du trafic aérien, qui double tous les quinze à vingt ans, la part estimée du transport aérien dans les émissions de CO2 devrait, sans mesures correctrices, augmenter sensiblement au cours des prochaines années. La tâche est immense pour que ce secteur soit à la hauteur de ses devoirs et puisse poursuivre son développement sans remise en cause.

Le secteur aérien a pris dès 2016 des engagements forts : réduire de moitié ses émissions en 2050 par rapport à 2005, et atteindre une croissance neutre en carbone dès 2020, en s’appuyant notamment sur le programme Corsia(2). Selon l’estimation de Stéphane Cueille, président du comité de pilotage du Conseil pour la recherche aéronautique civile (Corac), l’objectif 2050 équivaut, en termes d’émissions de CO2 par passager-kilomètre, à une flotte 90 % plus efficace que la flotte de 2005, ce qui implique de travailler sur tous les fronts, à commencer par les biocarburants. L’amélioration des performances des avions (poids, consommation, etc.) ne permettra en effet tout au plus que d’atteindre la moitié de l’objectif de réduction des émissions de CO2. Constructeurs aéronautiques et équipementiers se sont lancés depuis des années dans la chasse aux kilos superflus, s’employant à développer de nouveaux matériaux plus légers, des moteurs plus efficients et moins énergivores. D’après l’Association internationale du transport aérien (Iata), l’efficacité énergétique actuelle des avions s’est améliorée de 15 % par rapport à la génération précédente, et de 50 % par rapport aux années 1990. La consommation par passager et par kilomètre a ainsi été divisée par 5 en soixante ans, la dernière génération d’avions consommant entre 2 et 3 litres aux 100 kilomètres par passager.

L’un des enjeux majeurs pour la France est de produire du biocarburant sur le territoire national en créant les conditions d’une filière durable. Il faut aussi naturellement poursuivre simultanément les recherches sur le recours à l’hydrogène et la pile à combustible. A plus long terme, la fin de la dépendance aux carburants fossiles est le défi ultime que se propose de relever l’aviation électrique. Cette source d’énergie permet déjà de réduire l’utilisation de kérosène grâce à l’électrification des appareils. Bientôt, des solutions innovantes, telles que le système de roulage électrique, permettront de ne plus solliciter les réacteurs au sol, et donc de réduire la consommation de carburant. S’agissant de l’avion électrique, il prend forme : les taxis volants, pour lesquels nous travaillons à des plateformes dédiées appelées « vertiports », sont déjà une réalité, des biplaces à moteur électrique, comme l’Alpha Electro, décollent de l’aérodrome de Toussus-le-Noble, l’hybridation permet de faire voler en phase de test des avions de transport de passagers partiellement propulsés par des moteurs électriques, tests qui sont également menés sur des avions de ligne… Mais, pour l’instant, le poids des batteries reste une difficulté majeure. L’avenir du transport aérien sera déterminé, sinon défini, par les progrès du stockage de l’électricité.

S’agissant des aéroports, qui représentent environ 5 % de la part des émissions du secteur aérien, l’engagement d’une baisse des émissions carbone a été pris par le Conseil international des aéroports (ACI), qui a mis en oeuvre dès 2007 un programme d’accréditation identifiant les aéroports exemplaires en la matière. Le recours aux véhicules propres, l’efficacité énergétique, l’achat d’électricité verte ou le développement de la géothermie sont autant d’initiatives qui permettront d’atteindre l’objectif de neutralité carbone. Ce sujet concerne tous les pays, et Groupe ADP gère à l’étranger trois aéroports (Ankara, Izmir et Amman) qui ont atteint la neutralité en émissions de CO2. Le 26 juin dernier, Groupe ADP s’est engagé à ce que Paris – Charles- de-Gaulle et Paris-Orly n’émettent plus aucun gaz à effet de serre, sans faire appel à la compensation, d’ici à 2050. Pour préparer cet objectif, nous venons de relever notre prix interne du carbone ,dans un premier temps à 60 € la tonne en 2019, pour atteindre 100 € la tonne en 2023, de manière à donner une rentabilité aux investissements les plus vertueux.

Le gestionnaire aéroportuaire encourage et accompagne les efforts de ses partenaires, en mobilisant différents leviers de réduction des émissions externes. Sur les pistes, nous mobilisons toutes les parties prenantes, ainsi que l’analyse des données et l’intelligence artificielle à travers des start-up pour optimiser le temps de roulage des avions et donc la consommation de carburant. L’alimentation électrique des avions au sol se généralise, réduisant l’utilisation des moteurs auxiliaires embarqués. Les points de recharge pour les flottes de véhicules électriques se multiplient et l’offre s’étend à toutes les parties prenantes.

VERS UNE CROISSANCE SOUTENABLE DU SECTEUR AÉRONAUTIQUE
Les autorités chargées du contrôle aérien doivent aussi prendre leur part de l’effort, en optimisant les routes aériennes pour les rendre les plus courtes possibles et en organisant des procédures d’atterrissage dites « de descente continue », qui permettent, en sollicitant moins les moteurs, de réduire les émissions de CO2 ainsi que le bruit. Nous devons accélérer la recherche d’une croissance soutenable du secteur aéronautique. C’est un défi à la hauteur de la promesse historique incarnée par l’avion, promesse qui ne pourra être honorée que si des solutions communes, innovantes et ambitieuses sont trouvées vite, très vite.