Algérie : le « système » au pied du mur

Jusqu’où le pouvoir algérien est-il en mesure de s’accrocher ? Alors que l’usure de vingt vendredis consécutifs de défilés commençait à se faire sentir, la mobilisation du 5 juillet, massive, pourrait faire date dans une révolution tranquille qui approfondit son sillon. En démontrant qu’il n’est aucunement saisi par la lassitude, le peuple met ce qui reste du système au pied du mur.

Le régime, toujours en place malgré la destitution de Bouteflika, manie depuis quelque temps la répression, et crescendo. Comment la rue réagit—elle ?
Dans la panoplie de la répression, outre sa manifestation policière classique, on voit désormais se déployer un arsenal commu— nicationnel fait de fausses nouvelles et d’un matraquage par les médias fidèles au système. La multiplication des « trolls » sur les réseaux sociaux en est un indicateur probant. Le pouvoir agite notamment des menaces fantasmées contre l’identité nationale, mettant en garde contre une fracturation de l’unité du pays qu’attiseraient des « minorités culturelles », c’est-à-dire surtout les Kabyles, très mobilisés. Le système joue avec le feu, créant ce que j’appelle de la « pollution symbolique » de l’espace public, par les torsions sémantiques, une perversion des mots pour les besoins de sa propagande.

Or la population a parfaitement décrypté le but d’une manoeuvre organisée pour casser la mobi— lisation. Parmi les slogans, on peut lire « Non à la fitna », en référence à la guerre d’influence qui a éclaté après la mort du Prophète, génératrice d’un schisme politico—religieux. Depuis huit vendredis, on entend haut et fort à travers l’ensemble du territoire « les Kabyles sont nos frères, pas nos ennemis ». C’est un message puissant, éminemment significatif, et même extraordinaire : il traduit l’éclosion d’une conscience politique renouvelée portant une revendication inédite, la construction d’une nouvelle société algérienne multiple et démocratique où l’on ne veut pas faire de distingue entre Arabes, Kabyles, Mozabites, etc.

Un « forum national pour le dialogue » s’est ouvert le 6 juillet à l’instigation du chef de l’État par intérim, Abdelkader Bensalah. Une voie de sortie de la crise politique ?
Nous sommes entrés dans une période de construction de « fausses solutions » pro— posées par ce que je nomme le « cheptel » (en référence au terme utilisé par le général Nezzar), aux contours flous et qui ne constitue pas à proprement parler une « classe » politique. Il s’agit de la réserve habituelle de per— sonnels au service du régime. En dépit des apparences, ce « forum » en est une émanation. Organisé par une partie de l’opposition « autorisée », qui y a invité la société civile, et en dehors de la présence de l’armée et de l’État, il se place néanmoins dans le cadre de la Constitution et avec l’objectif d’organiser une élection présidentielle le plus rapidement possible. Ce sont donc les hommes en place qui organiseraient le scrutin et qui en prononceraient le résultat. En d’autres termes, c’est le développement du discours de l’actuel chef de l’État et du cheptel, qui visent au bout du compte la reproduction du système, moyennant quelques aménagements de forme. ..

Cette « opposition », qui partage depuis toujours des intérêts avec le pouvoir en place, se propose en quelque sorte d’assurer sa pérennité par le biais d’une sous—traitance politique. Elle en tirerait une légitimité interne au régime et, pourquoi pas, tenterait de faire élire un pré— sident faible sur lequel elle aurait prise, dans une tradition établie depuis l’indépendance. L’objectif de ces manoeuvres étant de bénéficier d’une place à la table de la rente.

Même en dehors de ces organisations d’opposi— tion formelle, certains partis « démocratiques » attendent aussi leur heure, et les figures emblématiques de cette portion du cheptel semble à l’affût pour jouer sa carte. Ainsi des islamistes du Mouvement de la société pour la paix, lié aux Frères musulmans : leur leader vient de sortir du silence pour critiquer la rue, qui, selon lui, ne voudrait pas la démocratie mais renverser le général Gaïd Salah. Les Algériens se sentent aujourd’hui pris en otage par ce personnel aux ordres. C’est pourquoi l’opinion rejette avec vigueur toute élection aux mains d’un « gang » qui revendique la continuité des institutions dans le but de perpétuer le système. Je suis personnellement convaincu que l’on ne reconstruira pas l’Algérie avec le personnel politique actuel. Ceux qui défendent l’idée qu’il faut aller vite traduisent d’abord la crainte que le tsunami populaire, comme a été dénommée la mobilisation de vendredi dernier, les emporte avec les débris du système!

La société civile est-elle aujourd’hui en mesure de constituer un contre-pouvoir organisé, capable d’imposer son agenda ?
Elle ne donne pas du tout l’impression de céder, en tout cas, face aux tentatives du système, qui persiste à maintenir son emprise sur toutes les dimensions de la vie sociale et politique du pays. Il existe quantité de débats dans toutes les wilayas, des espaces de discussion ouverts, liés au monde de la culture, à la mobilisation des jeunes, organisés par des personnes neuves, surgies du mouvement. Des comités de citoyens se sont constitués. Mais ce n’est pas un sujet considéré par les porte—voix dominants. Alors on n’en parle pas, ou bien ces émergences sont la cible de campagnes haineuses qui dénoncent l’influence supposée d’« officines étrangères », des manoeuvres visant à détruire l’État, la main de la France colonialiste, etc.

Le 9 juillet marquait l’entrée de l’Algérie dans l’inconstitutionnalité, puisque le Président par intérim avait 90 jours pour organiser un nouveau scrutin présidentiel, et qu’il y a échoué. Que peut-il se passer ?
Le pouvoir a annoncé qu’il ne créerait pas le « vide », et que par conséquent Abdelkader Bensalah resterait en poste autant que de besoin. Le Président est donc illégitime depuis mardi 9 juillet minuit. Alors que le pouvoir s’est arc-bouté sur « le respect des institutions contre le chaos », le voilà en porte-à-faux vis-àvis de son propre dogme ! Pour la société algérienne, cela démontre bien que la Constitution fait partie intégrante du problème. Gageons que cet imbroglio va renforcer l’argumentaire et la capacité de pression populaire. La société affirme avec constance qu’il n’y a pas d’issue dans une logique électorale sans contenu démocratique. Dans cette Algérie, qui renoue avec son histoire résistante, le défi à relever est intégralement, fondamentalement politique. Il s’agit ni plus ni moins, pour le peuple Algérien, de refonder l’État de droit.