Jean-Michel Blanquer : « Je suis un républicain social »

La question de l’éducation et de l’égalité des chances est au coeur des mesures d’Emmanuel Macron. Pourtant, l’éducation est un thème qui a été peu évoqué dans les contributions du grand débat.

Dans ce grand débat, l’éducation n’est pas apparue comme un problème, mais comme une solution. Elle est au coeur du projet de société porté par le président de la République car elle est la première des réponses aux problèmes soulevés par les Français. C’est le cas évidemment pour le sujet de l’égalité des chances, sur lequel je reviendrai. Prenez l’emploi : les Français ont manifesté leur souhait d’une plus grande proximité entre formation et monde économique. Cela coïncide avec les réformes de la voie professionnelle et de l’apprentissage amorcées depuis deux ans. Autre sujet au coeur du grand débat : la transition écologique. L’éducation est impliquée au premier chef, comme nous l’avons montré avec la consultation des lycéens et autour des actions que nous menons avec eux. L’autre thème important, c’est l’éducation morale et civique : nous avons justement lancé la première expérimentation du service national universel. Nous encourageons aussi les collégiens et lycéens à s’investir dans des causes d’intérêt général, comme le secourisme ou la participation aux grands enjeux environnementaux. De façon plus générale, il est normal de considérer l’éducation comme le premier de nos investissements d’avenir. C’est ce que pensent le président et le Premier ministre.

Ce plan de sortie de la crise des gilets jaunes semble en grande partie influencé par vos idées. N’auriez-vous pas pris possession du cerveau du président de la République?
C’est une bien curieuse expression. Personne ne prend possession du cerveau de personne et encore moins de celui du président de la République. On se parle très régulièrement et facilement. J’ai toujours été très à l’aise avec son raisonnement, sa vision systémique et complète des enjeux pour la France. L’éducation est au coeur de son approche. Il a marqué une grande attention à cette question tout au long du grand débat, et c’est d’ailleurs pour cela que je l’ai souvent accompagné. Nous avons évidemment parlé des mesures qui ont trait à l’éducation. Elles sont le fruit de nos observations conjointes, et nous avons travaillé ensemble et avec le Premier ministre sur leur faisabilité. Je pense que ce nouvel acte du quinquennat permettra à la France de mieux maîtriser l’espace et le temps, donc son destin. Son espace par une reconquête de son territoire grâce notamment à la proximité des services publics. Son temps par l’investissement résolu dans l’éducation, c’est-à-dire dans l’avenir.

Emmanuel Macron ne fait-il pas malgré tout de vous le porte-drapeau d’un acte II du quinquennat?
Je suis chargé de l’éducation et il se trouve que c’est le thème qui par définition est à la base d’une réflexion et d’une politique sur l’égalité des chances. De facto, cela me positionne en première ligne. Mais c’est le cas aussi de plusieurs collègues, dont Frédérique Vidal et Muriel Pénicaud. C’est avec elles que nous travaillons à un maillage du territoire par des campus professionnels qui permettront de former beaucoup plus de jeunes à des métiers qui correspondent à des emplois. Notre travail d’équipe comporte en son coeur l’enjeu de l’éducation, à la base de toute émancipation souhaitable pour chacun des citoyens.

C’est un retour aux sources du macronisme: l’émancipation, la non-assignation à résidence, l’égalité réelle?
Oui. Le projet présidentiel est clairement depuis le début celui-ci : donner à chacun les moyens de mener sa vie. L’émancipation par l’éducation et le travail est une philosophie du progrès et de la liberté. Nous lui donnons un tour concret par les réformes structurelles que nous menons et en prenant en compte les attentes issues du grand débat .

La France a le niveau de prestations sociales le plus élevé du monde et, malgré cela, un sentiment d’inégalité supérieur à la moyenne. Notre faillite éducative n’est-elle pas responsable de ce sentiment? L’école, c’est la clé de la réussite, mais aussi de la frustration, non?
Prévenir la difficulté sociale est encore mieux que la guérir. Je ne parlerais pas de faillite éducative car nous continuons à avoir de belles réussites, mais notre système n’a pas été à la hauteur de la promesse républicaine. C’est ce que nous sommes en train de changer et qui prend nécessairement du temps. Notre école doit plus garantir un bon départ dans la vie. C’est pourquoi j’insiste tant sur « lire, écrire, compter et respecter autrui ». Si nous consolidons réellement les savoirs fondamentaux chez tous nos enfants à l’école primaire, nous réussirons le plus grand des progrès pour notre société. De plus, notre école doit transmettre davantage les valeurs qui forment l’esprit collectif. C’est ce que j’appelle l’« école de la confiance ». Dès l’école maternelle, l’enfant doit comprendre l’esprit d’équipe, l’écoute, le bonheur de gagner à plusieurs, l’entraide face à la difficulté, etc. Le visage de notre société se joue dans le type de sociabilité que nous déployons à l’école.

Le pays attend des résultats rapides. Mais les politiques éducatives donnent leur pleine mesure sur le long terme. N’allez-vous pas générer de la frustration?
En éducation, par définition, tout relève du long terme. Mais on peut tout de même constater des résultats à court terme, et surtout des effets d’entraînement. Ainsi, le dédoublement des classes de CP et de CE1 en REP et REP + produira ses pleins effets à l’horizon 2030, mais la mesure a quand même des effets immédiats : sur les élèves, bien sûr, qui sont plus nombreux dès aujourd’hui à maîtriser les savoirs fondamentaux, sur les parents, qui voient que l’on se soucie de leurs enfants, comme sur les professeurs, dont les conditions de travail s’améliorent. Ces effets peuvent déjà se mesurer par le système d’évaluation que nous avons mis sur pied en CP et en CE1. Nous avons déjà réussi à réduire l’écart de résultats entre les élèves des territoires les plus défavorisés et les autres. Et, à partir de septembre, nous toucherons par ce dispositif 300 000 élèves par an. Si nous continuons ainsi, nous mettrons fin aux déterminismes sociaux les plus affligeants.

On parle d’un maximum de 24 élèves par classe en grande section, CP et CE1, partout sur le territoire. Quel en est l’objectif?
Le taux d’encadrement n’est jamais une baguette magique, mais il peut être un facteur important pour l’amélioration de la réussite des élèves à l’école primaire, particulièrement dans les premières années. Dans une classe limitée à 24, les professeurs peuvent personnaliser davantage leur pédagogie et sans cesse améliorer leurs méthodes grâce à la formation continue. J’ai pris l’engagement de l’amélioration du taux d’encadrement à l’école primaire dans chaque département de France, à chaque rentrée scolaire, de 2017 à 2022. Aucun gouvernement précédent n’a fait cela. Nous allons continuer à dédoubler des classes dans les territoires urbains et ruraux défavorisés et soutenir la ruralité en y empêchant les fermetures d’école. PrePrenons un exemple : une classe multiniveaux est un atout et non un problème quand la pédagogie est adaptée. C’est d’ailleurs un des principes de Maria Montessori pour l’école maternelle, mais cela suppose de ne pas avoir trop d’élèves par classe. L’approche quantitative doit toujours être au service d’une vision qualitative.

Pourquoi les petites et moyennes sections ne sont-elles pas concernées?
Elles ne le sont pas pour le moment, mais à moyen terme notre objectif est d’avoir un meilleur taux d’encadrement à l’école maternelle, de renforcer la formation des professeurs et de développer des partenariats avec les communes. Nous voulons que la France soit le meilleur pays du monde en matière de préscolarisation. Nous avons d’ailleurs placé ce thème au coeur du G7 de l’éducation qui aura lieu en juillet.

Ces 24 élèves par classe seront-ils généralisés dans l’élémentaire?
Nous tendons vers cet objectif. Et cela prendra nécessairement un peu de temps, car nous réinvestissons dans l’école primaire. Jusqu’à aujourd’hui, la France y a consacré un budget moins important que la moyenne des pays de l’OCDE. C’est absurde ! Car c’est la base de tout. Notre objectif est au moins de nous aligner sur la moyenne de ces pays, pour aller à la racine des enjeux d’égalité des chances et construire la réussite de l’enseignement secondaire en consolidant les savoirs fondamentaux. On ne doit plus voir à l’avenir les failles en orthographe ou en calcul que l’on constate chez de nombreux jeunes.

Concrètement, de combien allez-vous augmenter les dépenses éducatives dans le primaire?
Nous créons 2 300 postes à l’école primaire à la prochaine rentrée alors qu’il y a 40 000 élèves de moins. Nous allons continuer dans cette voie. Cela va de pair avec l’augmentation de la rémunération des professeurs, l’amélioration de leur formation, la réussite du système d’évaluation. C’est le sens des mesures prises depuis deux ans. Une priorité politique se traduit nécessairement en priorité budgétaire.

Envisagez-vous des mesures particulières afin que les meilleurs instituteurs aillent dans les territoires et les écoles qui en ont le plus besoin?
C’est déjà le cas : nos classes de CP et de CE1 dédoublées ont été conçues avec des postes profilés. Nous mettons aussi en place, étape par étape, l’engagement présidentiel d’une prime spécifique en REP +, qui concerne près de 50 000 personnes : dès la prochaine rentrée, chaque professeur de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire en REP + touchera une prime annuelle de 2 000 euros. Par ailleurs, nous avons entamé un travail sur le pouvoir d’achat des professeurs en général.

Votre projet de loi pour une école de la confiance a été critiqué par certains syndicats et certaines associations de parents. Est-ce la fin de l’état de grâce pour le ministre Blanquer?
Cette loi est une loi profondément sociale et républicaine. La baisse de l’âge de l’instruction obligatoire était préconisée depuis longtemps, à gauche comme à droite. Il en va de même pour plusieurs mesures qui seront des leviers de progrès, par exemple, sur la formation des professeurs ou sur l’évaluation du système scolaire. Sur cette loi, il y a eu beaucoup de désinformation. J’observe qu’il y a un péril démocratique quand l’information arrive totalement déformée aux citoyens. Il n’a jamais été question de supprimer l’école maternelle, d’affaiblir les directeurs d’école, de fusionner de force les écoles et les collèges ! Il est stupéfiant de voir comment certains ont caricaturé le sens de la loi, parfois même pour lui faire dire le contraire de ce qu’elle signifie. Il y a toujours eu à subir des mensonges et de la désinformation, a fortiori en démocratie, qui, par définition, permet toute expression. Les ennemis de la vérité profitent des amis de la liberté. Mais il n’en demeure pas moins que les outils d’aujourd’hui, notamment les réseaux sociaux, ont changé la donne. C’est particulièrement regrettable quand on parle des sujets d’éducation, qui doivent échapper autant que possible aux basses polémiques politiques et devraient s’appuyer sur l’esprit des Lumières, la rationalité, l’échange d’arguments sur des bases justes. De ce point de vue, les débats sur le primaire et sur le lycée ont été différents. On peut être pour ou contre la fin des séries générales, pour ou contre l’oral au baccalauréat… Ce que j’ai entendu en la matière relève du débat normal. Alors que, pour l’école primaire, les critiques reposaient soit sur des prémisses inexactes (par exemple, la prétendue suppression de l’école maternelle, alors que nous la consolidons), soit sur des procès d’intention tels que l’affaiblissement des directeurs d’école, alors que nous voulons les renforcer et mieux les reconnaître. Le passage au Sénat de la loi à la mi-mai sera l’occasion de rassurer tous ceux qui se sont inquiétés de bonne foi et que je respecte. Nous pourrons faire évoluer certains articles pour bien montrer la visée de la loi, notamment dans le sens de la consolidation de l’école primaire.