L'ESPRIT DE L'ESCALIER

L’OUBLI DE LA NATURE
Le 6 mai 2019, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique de la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a lancé l’alerte : sur les huit millions d’espèces animales et végétales existantes, un million risquent de disparaître à brève échéance de la surface de la Terre ou du fond des eaux. Et cette mort annoncée n’aura rien de naturel. Elle sera due à l’urbanisation forcenée, à la pêche intensive et à la surexploitation des terres agricoles. Le projet moderne consistait, depuis Descartes et Francis Bacon, à se rendre maître et possesseur de la nature pour améliorer le sort de l’humanité. Comme l’a montré Leo Strauss, « la philosophie ou science ne devait plus être entendue comme essentiellement contemplative et orgueilleuse, mais comme active et charitable ». Scientia propter potentiam, disait-on, mais la puissance n’était pas à elle-même son propre but. Elle devait rendre possible une prospérité toujours plus grande. Cette entreprise a quelque chose de grandiose et elle mérite amplement l’éloge qu’en fait un personnage de Middlemarch, le chef-d’oeuvre romanesque de George Eliot : « Caleb Garth hochait souvent la tête en méditant sur la valeur, sur l’irremplaçable puissance de ce labeur aux myriades de têtes et de mains grâce auquel le corps social se trouve nourri, vêtu et logé. Cette force s’était emparée de son imagination dès l’enfance. Les échos du gigantesque marteau fabriquant un toit de maison, une quille de navire, les signaux que se lancent des ouvriers, le ronflement des fourneaux, le bruissement tonitruant des machines formaient à ses oreilles une musique sublime ; l’abattage et le chargement du bois de construction, l’énorme tronc vibrant comme un astre sur la grand-route, la grue fonctionnant sur le quai, les marchandises entassées dans les entrepôts, la variété et la rigueur des efforts musculaires déployés chaque fois qu’une tâche précise devait être accomplie, tous ces spectacles de sa jeunesse avaient agi sur lui comme la poésie sans l’aide des poètes, ils lui avaient constitué une philosophie sans l’aide des philosophes, une religion sans celle de la théologie. Sa première ambition avait été de prendre une part aussi active que possible à ce labeur sublime auquel il conférait une dignité particulière en le désignant comme “les affaires”. »

Ce qu’il y a de sublime dans ce labeur, c’est l’effort concerté pour que la Terre ne soit plus une vallée de larmes. Mais aujourd’hui, la Terre crie grâce. À force de la considérer sous le seul angle du fonctionnement et de l’exploitation, nous l’avons épuisée. Nous découvrons la part de violence que comporte l’hégémonie de la raison calculante. Voici que, comme l’écrit Hans Jonas dans Le Principe responsabilité, la nature extrahumaine émet quelque chose comme une prétention morale à notre égard : « Un appel muet qu’on préserve son intégrité semble émaner de la plénitude du monde de la vie, là où elle est menacée. »

Cet appel, L’IPBES semble vouloir le relayer, mais elle le fait en affirmant que la survie de l’espèce humaine est mise en péril par la démesure du progrès, c’est-à-dire sans sortir du cadre de l’anthropocentrisme, alors que pour son bien lui-même et pour celui des espèces qui sont à sa merci, l’homme devrait impérativement apprendre à se décentrer. Il lui incombe aussi de voir et d’entendre ce que la technique ne voit ni n’entend. Or, quand il s’inquiète pour la biodiversité ou les écosystèmes, c’est encore la technique qui parle en lui : « L’être, écrivait Merleau-ponty, est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience. » Je dirai, dans son sillage : la nature a besoin de poètes pour que nous en ayons l’expérience. Mais les poètes ont disparu. Nous les avons congédiés. Abd Al Malik remplace Rimbaud, Booba remplace René Char, et nous ne savons prendre acte de la dévastation de la Terre que dans la langue qui nous a anesthésiés. Il nous faudrait d’autres mots et un autre regard pour être vraiment capables de changer de comportement.

REACNROLL
La graphosphère donnant des signes de fatigue, Causeur a créé une webtélé : REACNROLL. Je me suis embarqué dans l’aventure avec un seul regret : le choix du nom. Certains peuvent le juger drôle, mais le plaisir de la blague est par définition éphémère : on ne peut pas le graver dans le marbre. Et puis, le mot « réac », même marié à celui – festif – de roll, me fait bondir. Nous ne devons, en aucun cas, nous asseoir à la place que nos adversaires malveillants ont choisie pour nous. Il ne leur revient pas de faire le plan de table, ou, pour le dire d’une autre métaphore, de distribuer les rôles. Depuis la parution en 2002 de l’opuscule de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre, je figure en bonne place et en bonne compagnie sur la liste noire des réactionnaires. Mon crime : dénoncer « avec une assurance qui ne laisse aucune place au doute et à la contradiction une vague d’antisémitisme dont la réalité en tant que telle reste pourtant sujette à caution ».

Dans Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018, livre qui réussit le prodige de ne jamais mentionner le 11-Septembre ni les attentats qui, en 2015, ont ensanglanté Paris, Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, qualifie le pamphlet de Lindenberg de « prémonitoire ». C’est le parti du déni et de la soumission silencieuse qui me traite de réac. Même par défi, je ne veux pas reprendre à mon compte cette définition stupide. Conservateur, alors ? Non, s’il s’agit de défendre le statu quo social ou de remettre en cause, au nom de la valeur sacrée de la vie, la loi Veil sur l’avortement. Oui, s’il s’agit de tout faire pour sauver ce qui reste de la nature, de la civilisation française et de la beauté du monde. « Sous l’éclairage orageux de la menace émanant de l’agir humain », l’éthique qui s’impose est « une éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non une éthique du progrès et du perfectionnement », écrit Hans Jonas. Il n’y a rien à ajouter.

L’AMÉRIQUE EST NOTRE DESTIN
Le doyen de l’une des cités d’étudiants de la faculté de droit d’harvard a été révoqué après avoir accepté de rejoindre l’équipe des avocats d’harvey Weinstein. Ce sont des étudiants qui ont lancé l’alerte. Il apparaissait inconcevable à ces futurs juristes que l’on pût défendre un homme accusé de viols et d’agressions sexuelles. Plaider en sa faveur, c’était se rendre complice de ses crimes. Même dans la Law school de la plus prestigieuse université américaine, la juste lutte contre les dominants n’a que faire des formes et des règles du droit. Le procès est inutile. Le magnat hollywoodien a déjà été condamné sur les réseaux sociaux par le tribunal du peuple. Ainsi raisonnait la jeunesse indignée et les autorités universitaires ont cédé à la pression pour « assainir l’atmosphère ».

Les élèves et non plus les professeurs ont désormais l’initiative du politiquement correct. Tout ce qui pourrait les blesser en tant que femmes, en tant qu’homosexuels, en tant que trans, en tant que Noirs, etc., est écarté des programmes. Et l’enseignant révoqué qui se trouve justement être noir a dénoncé la campagne raciste dont il faisait l’objet. Il a parlé, autrement dit, la même langue que ses accusateurs. C’était antisexisme contre antiracisme, minorité contre minorité, dominés contre dominés. Seuls les griefs à l’endroit des mâles blancs vivants ou morts sont audibles aujourd’hui sur les campus. Et pas seulement sur les campus : Woody Allen, suspecté d’attouchements sexuels sur sa fille adoptive, mais que la justice n’a jamais reconnu coupable, ne peut plus tourner et ne trouve même pas d’éditeur pour publier ses mémoires. La France lui fera peut-être meilleur accueil. Mais il ne faut pas s’y méprendre. Malgré les critiques et les avertissements de ceux que je me refuse à appeler, comme Pierre Rosanvallon ou Laurent Joffrin, « les réacs », le multiculturalisme, porté par la vague démographique, s’installe inexorablement sous nos climats. L’amérique est notre avenir. L’amérique est notre destin.