MARION MARÉCHAL EN RÉSERVE DE LA DROITE

Ils auraient pu se croiser devant la tour de TF1, ça aurait fait une chouette photo d’époque. La coïncidence n’a en tout cas échappé à personne. Une heure avant que Laurent Wauquiez annonce sa démission sur TF1, le dimanche 2 juin, Marion Maréchal sortait d’une longue retraite médiatique et appelait sur LCI à un « grand compromis patriotique » – une façon élégante de parler de l’« union des droites ». « Laurent s’en va, Marion arrive », observaient en boucle les commentateurs, vaguement inquiétés par ce possible clin d’oeil de l’histoire.

La plupart se montraient à la fois désapprobateurs et triomphants – on vous avait bien dit que tout ça, c’était la même graine de facho. Quelques-uns, à l’instar de notre ami Ivan Rioufol1, ne cachaient pas leur enthousiasme, voyant dans cet impromptu de Boulogne l’acte I de la renaissance. À Causeur, nous avions évidemment tout prévu : à ce moment-là, notre entretien avec Marion Maréchal (pages 18-25) était déjà en boîte. Et, à en croire tous les bons esprits qui au sein de LR et dans la quasitotalité des rédactions se livraient depuis des mois à un pilonnage incessant du président de la région Auvergnerhône-alpes, son départ était inévitable.

Certes, Wauquiez a commis quelques bourdes fâcheuses, quand il a voulu s’essayer au trumpisme devant les élèves d’une école de commerce et, surtout, quand il a claironné qu’il n’avait jamais été gilet jaune, affirmation immédiatement démentie par une photo. Des élus qui racontent des craques ou se prennent les pieds dans le tapis de leur com, on en voit tous les jours. Si Wauquiez avait appartenu au parti de l’ouverture et des bonnes manières idéologiques, on lui aurait pardonné – a-t-on par exemple tenu rigueur à Pierre Bergé de ses propos dégueulasses sur la Manif pour tous ?

Le véritable crime de Wauquiez est d’avoir changé, et pas dans le bon sens puisqu’il est passé du centrisme de son mentor Jacques Barrot au registre réac-identitaire qui donne des vapeurs au journaliste de France Inter. Derrière le procès en insincérité intenté à l’homme, c’est bien sa ligne « droitière » que lui reprochent ses adversaires. Chez un dirigeant de droite, c’est en effet aussi incongru qu’un pape trop catholique.

En 2012, la France politique et médiatique qui pense bien avait imputé la défaite de Nicolas Sarkozy à la stratégie Buisson. Aujourd’hui, elle explique le score calamiteux de François-xavier Bellamy aux européennes par la ligne Wauquiez. Nous n’avons pas été assez modernes, se désolent en substance ceux qui, au sein de LR, rêvent toujours d’être de gauche, alors même que le signifiant « gauche » déserte peu à peu notre imaginaire politique. Le Monde, en retard de quelques batailles, estime que l’ex-patron de LR a commis une « faute morale » en « survalorisant les thématiques sécuritaires et identitaires », survalorisées par rapport à quelle norme, on ne le saura pas. On connaît la ritournelle : parler d’identité, de nation, et des menaces qui pèsent sur elles, c’est chasser sur les terres lepénistes, pourtant interdites aux gens convenables par le fameux cordon sanitaire, que ne respectent plus que ceux dont le combat contre les méchants est l’unique bagage politique.

Deux semaines après des élections européennes (pour lesquelles on a célébré une participation historique de 50 %), l’avenir de la droite française est donc l’objet de toute la sollicitude publique. La question est compliquée par le fait qu’après le dynamitage du clivage droite/ gauche par Emmanuel Macron, on ne sait pas vraiment ce que désigne le signifiant « droite ».

En réalité, les électeurs n’ont sans doute pas tant sanctionné le défaut de modernité que l’incohérence de l’alliance des lapins souverainistes et des carpes mondialistes (ou le contraire), gravée dans le marbre sous la défunte bannière de L’UMP. A contrario, la recomposition menée tambour battant par Emmanuel Macron a le mérite de la cohérence : en conjuguant la séduction facile du progressisme pour les nuls et la menace du désordre, le président est parvenu à rassembler et à tenir le bloc central de la société française, minoritaire mais homogène idéologiquement et sociologiquement – en somme, à créer un parti de classe. Peu importe, nombre de ténors LR n’en démordent pas : non seulement, ils prétendent sauver une marque moribonde, mais ils veulent la sauver au centre, ce qui au passage veut dire sur le terrain économique. Cela revient, comme l’écrit Rioufol, à « recycler la recette de la défaite ». Ou à préparer leur transfert pour le moment où ils seront certains d’une nouvelle victoire d’emmanuel Macron, sans laquelle LREM rejoindra vite LR au paradis des partis.

Seulement, les électeurs n’ont pas disparu par enchantement. Si une partie des bourgeois de Versailles a filé vers le parti du président, plus rassurant pour ses intérêts, tous n’ont pas été touchés par la grâce macroniste. Certes, les prolos de la France périphérique et les classes moyennes appauvries ont préféré s’abstenir ou voter RN. Mais ces électeurs qui combinent des doses variables d’affects populistes, conservateurs et souverainistes, ont assez en partage, à commencer par leur patriotisme affiché et leur volonté d’arrêter les flux migratoires, pour se fédérer dans les urnes. Il ne leur reste qu’à dénicher leur Macron pour affronter Macron. La question agite pas mal de monde.

Certains, plus nombreux que ce que l’on croit, rêvent d’une candidature Polony, d’autres d’envoyer Zemmour à l’élysée. Il faut désormais compter avec l’hypothèse « Marion », comme l’appellent les journalistes – avant même de renoncer à son encombrant patronyme, la petite-fille de Le Pen s’était fait un prénom. Après avoir été la benjamine de l’assemblée sous l’étiquette FN, elle a quitté, mais sans couper les ponts avec lui, un parti dont nombre d’électeurs redoutent plus l’incompétence que l’extrémisme supposé. Aussi peut-elle à la fois séduire les électeurs orphelins de François-xavier Bellamy et les électeurs sceptiques de Marine Le Pen, sans oublier les abstentionnistes qui ne croyaient ni à l’un ni à l’autre.

Du reste, si Bruno Retailleau continue, en soldat loyal, à plaider pour la maison commune de la droite (pages 26-27), on voit mal ce qui, sur le plan des idées, le distingue de la jeune femme. N’ayant jamais cru au virage à gauche du FN engagé sous l’ère Philippot, Marion Maréchal propose une vision à la fois nationale, conservatrice et libérale – peut-être trop libérale pour être conservatrice au demeurant. Quoi qu’on pense de cette ligne et de sa capacité à rassembler les électeurs au-delà des frontières partisanes, elle a la vertu d’être claire. Enfin, la nièce de Marine Le Pen possède cet attribut mystérieux qu’on appelle le charisme, sans lequel nul ne peut prétendre à un grand destin politique. Il est évidemment trop tôt pour prédire le sien. Reste que, ces jours-ci, beaucoup d’électeurs déboussolés se verraient bien suivre le panache tricolore d’une femme providentielle.