Theresa May, envers et contre tous

Est-elle vraiment sur le départ? Ou s’agit-il d’une énième péripétie? Les élections locales municipales du 2 mai dernier ont sévèrement corrigé les élus de son parti. Les négociations avec les travaillistes sont rompues. Les prochaines élections européennes devraient être catastrophiques – entre 10 et 14 % des voix pour les conservateurs qu’elle représente. Reste un dernier tour de piste devant les députés. Theresa May a créé la surprise en leur proposant mardi de voter pour un deuxième référendum.

Il n’est pas certain que cela soit suffisant pour la tirer d’affaire. Car elle s’est aussi engagée à remettre son mandat en jeu devant son parti après ce vote. Elle laisserait alors derrière elle un pays plus divisé que jamais. « Elle a avalé plus de couleuvres, perdu plus de batailles et essuyé plus d’affronts que tous les anciens locataires du 10 Downing Street réunis », lâche un député de sa majorité.

Est-ce si sûr ? Après tout, May n’est pas tombée dans un scandale comme l’affaire Profumo. Et elle n’a pas été rejetée comme Tony Blair l’a finalement été à cause de son engagement dans la guerre d’Irak. Elle n’est pas congédiée comme Thatcher, dont les services rendus à son camp auraient mérité plus de gratitude. Et, malgré une santé fragile – elle souffre de diabète –, la fille de vicaire anglican a fini par être admirée pour sa ténacité. Cette femme dans un univers d’hommes qui n’est pas, comme David Cameron, une enfant chérie de l’establishment conservateur, a puisé sa force dans la conviction inébranlable de faire son devoir en honorant le vote du référendum. Mais on ne pouvait pas faire son devoir de manière plus maladroite. Toujours à contretemps, toujours en sous-estimant les obstacles. Les médias anglais s’en sont évidemment donné à coeur joie tout au long de son mandat commencé le 13 juillet 2016. Ils ont repassé en boucle les images de solitude pendant les sommets de l’Union européenne. Ou celles de sa toux à répétition lors d’un discours devant les militants de son parti, pendant que la lettre « F » du slogan « Building a country that works for everyone » tombait au milieu d’un discours somnambulique. Et tout le monde connaît par coeur en Angleterre cette séquence d’une émission politique où une journaliste lui demande quelle est l’action la plus « vilaine » qu’elle se souvienne avoir commise. Le visage de la Première ministre est alors saisi de panique. Que dire ? « Courir pieds nus dans un champ », avoue-t-elle toute penaude, avant d’ajouter dans un souffle : « Les fermiers n’étaient pas contents. »

Mais Theresa May n’est que le symptôme des maux d’une nation qui est, au sens strict, déboussolée. Il est certain qu’elle n’aura pas su la sauver de son désarroi et indiquer une route à la fois claire et praticable. « C’est une personne plutôt raisonnable entourée de beaucoup de personnes déraisonnables », disait d’elle Tony Blair dans le Financial Times. « J’admire la façon dont elle garde le cap, c’est une bonne qualité chez un Premier ministre. » Elle a tenu le cap, mais sans jamais s’adapter aux circonstances ni jouer au mieux les rares bonnes cartes qu’elle avait dans son jeu. Son Brexit a d’abord été trop dur, puis ses élections législatives anticipées ont été mal conduites et enfin, son virage soudain vers un Brexit doux, incompréhensible pour les radicaux de son parti. Au fond, son échec à réussir le Brexit s’explique peut-être par le conflit qu’elle ressent depuis le début entre sa conviction profonde (le Brexit est une mauvaise idée) et son sens du devoir – il faut respecter le référendum. Avant le vote fatidique, elle expliquait brillamment que quitter l’Europe serait une catastrophe pour son pays. S’agirait-il d’un acte manqué ? Ceux qui veulent lui succéder devraient y réfléchir. David Cameron l’avait bien compris, lui l’auteur du référendum, en démissionnant pour ne pas avoir à « gérer le merdier ».