L’ÎLE DES POSSIBLES

Quand on voyage, on emmène toujours beaucoup trop de choses. Peur de manquer, de lâcher ses repères ? Donc, vous êtes là, prêt à embarquer quai de la Joliette à Marseille à bord d’un ferry à destination de Bastia, de L’île-rousse, de Calvi ou d’ajaccio. Il est encore temps de vous alléger, conserver l’essentiel. Les clichés, ça pèse lourd, non? Délestez-vous des ritournelles sirupeuses du grand Tino ; mettez de côté le Colomba de Mérimée qui marque L’ADN corse du sceau de la vengeance et de l’honneur (ah! ces vendettas, un mal endémique!); ne fustigez pas ce « code d’honneur » qui serait oublieux des valeurs démocratiques, puisqu’en Corse, personne ne fait rien comme tout le reste du monde (la Corse s’est dotée d’une constitution écrite dès 1755 sous l’impulsion de Pascal Paoli ; celle-ci inspirera tout de même la Constitution américaine, ndlr). Tout cela existe, bien entendu, mais…

Appuyé au bastingage, visage cinglé par l’u Libbecciu, l’un des sept vents corses, l’île se rapproche… En vue, le Cap Corse, dont la poupe, s’escrime à couper la mer en deux; la côte occidentale et ses échancrures de rêve, du golfe de Calvi au golfe de Valinco, où vous dénicherez obligatoirement une plage ou une crique à la mesure de votre envie de farniente ; un chapelet d’îlots, les Sanguinaires; des villes suspendues dans le vide, telle la spectaculaire Bonifacio… L’île – isula, l’isolement en corse – est bel et bien une montagne dans la mer. On quitte rapidement les calanche, les capo et les punta pour s’élever vers d’autres sommets, de rocs et de pics ceux-là. Pour pénétrer le coeur de la montagne, osez l’aventure des sentiers du GR20. Cette « haute route », creusée dans l’épaisseur de l’épine dorsale toute plissée de Kalllisté, vous permet d’entrer subrepticement dans des hameaux et des villages, de l’alta Rocca ou de la Castagniccia. On y respire une tout autre atmosphère et la chaleur humaine y vibre d’une manière inversement proportionnelle à la densité de son peuplement. Vous n’y rencontrerez pas des personnages à la susceptibilité à fleur de pétoire, comme ceux qu’aime croquer jusqu’à la tendre caricature le dessinateur Pétillon. Mais gare! Vous croiserez également des cochons sauvages qui ne seront pas indifférents à votre présence… surtout si dans la besace le casse-croûte chauffe au soleil. Sur le ricciata (pavage) des ruelles villageoises, les ombres d’une tendera ou d’une mazzera peuvent se profiler. Leur pouvoir est, dit-on, si grand qu’elles peuvent guérir l’âme et le corps… Encore un cliché? En Corse, le réel est indigeste.