LE SUICIDE DE NOTRE-DAME

Un étudiant qui, sur le quai de l’Hôtel de Ville, regardait l’embrasement de Notre- Dame a confié à une journaliste du Monde : « C’est une part de moi qui s’effondre. » Catholiques ou pas, croyants ou incroyants, Français d’origine française ou Français de fraîche date, nous sommes nombreux à avoir éprouvé ce sentiment. Notre-Dame de Paris, nous n’y pensons pas tous les jours, mais cette cathédrale rehausse notre vie sur terre de sa beauté et de sa spiritualité.

« Notre-Dame, notre histoire », titrait Le Monde au lendemain de la catastrophe. Or, ce n’est pas faire injure à ce quotidien que de dire qu’il est l’un des organes les plus éloquents de la morale post-identitaire et postnationale. Au nom du « Plus jamais ça », cette morale a abandonné l’histoire pour les valeurs, l’identité pour l’universel. Le sociologue allemand Ulrich Beck formule sa devise en ces termes : « vacuité substantielle, ouverture radicale ». Et voici que les partisans de l’ouverture eux-mêmes redécouvrent les vertus de la substance. Notre-Dame n’est pas une abstraction, c’est un vestige palpable du passé que nous ne supportons pas de voir disparaître. La civilisation s’incarne dans les choses.

Nous ne sommes pas seulement des travailleurs et des consommateurs pour qui la vie est le souverain bien, nous sommes des habitants. Portés par l’idéal d’abondance, nous avons aussi besoin pour vivre humainement d’un monde. Qu’est-ce que le monde ? C’est, comme l’écrit Paul Ricoeur, « l’ensemble des objets durables qui résistent à l’érosion du temps ». Et au moment de rebâtir l’édifice endommagé, la « start-up nation » redécouvre les métiers ancestraux : tailleur de pierre, maçon, charpentier, couvreur…

Mais, pour que l’émotion qui nous étreint aujourd’hui soit suivie d’effet, il faudrait que la politique s’assigne à nouveau pour tâche, face à l’enlaidissement généralisé, de rendre le monde habitable. Or, aujourd’hui, ce qui tient lieu de politique c’est, toutes tendances confondues, la gestion du processus vital de la société. À voir les élus déshabiller les centres-villes au profit de zones commerciales hideuses et transformer, avec les monstres vrombissants que sont les éoliennes, la campagne en paysage industriel, on se rend compte que l’habitabilité n’est pas leur problème. Et la maire de Paris donne l’exemple : non contente de saccager la capitale par la multiplication insensée de chantiers sans ouvriers, elle promet que Notre-Dame de Paris sera fin prête pour les Jeux olympiques de 2024. Anne Hidalgo, en effet, joue la carte du tourisme. Le patrimoine se réduit pour elle à la mobilisation comptable de tout ce qui est comme richesse économique dans la compétition planétaire. On était sorti par la stupeur et la douleur de l’univers de la consommation : elle nous y ramène.

Une autre menace plane sur la cathédrale dévastée : celle d’une reconstruction selon les critères de l’esthétique contemporaine. L’art contemporain, en effet, n’est pas, comme il le prétend, la négation de l’académisme. Il est la négation de l’art moderne : avec leurs performances idiotes, leurs jouets criards ou leurs installations à message, les artistes auxquels le marché décerne le label « contemporain » ne poursuivent pas l’histoire de la beauté, ils l’achèvent. Paul McCarthy et Jeff Koons sont les liquidateurs et non les continuateurs de Picasso, de Matisse ou de Paul Klee, et qui a envie de voir un vagin de Marie au sommet de Notre-Dame ? Quant aux architectes contemporains, ils se moquent (à quelques rares exceptions près) du génie des lieux. La convenance est le cadet de leurs soucis. Ce qu’ils veulent, c’est apposer leur signature. La pyramide du Louvre – cette tente en verre – est un aérolithe chu d’un désastre obscur. On s’y est habitué, c’est vrai, mais depuis quand l’habitude est-elle une valeur esthétique ?

L’incendie de Notre-Dame n’est ni un attentat ni un accident, c’est une tentative de suicide. Confrontée aux cargaisons de touristes et encerclée par la laideur, la cathédrale a voulu mettre fin à ses jours. Si nous ne savons pas nous montrer dignes du malheur qui nous frappe, elle recommencera.