Le nouveau « cerveau » de Macron

Le président de la République veut faire de l’égalité des chances sa priorité. Dans cette bataille, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, sera en première ligne. Il dévoile au Point son programme (p. 36). La philosophe Monique Canto-Sperber, le contre-amiral Loïc Finaz, directeur de l’Ecole de guerre, et l’essayiste Guy Sorman pointent les failles du système de formation des élites en France (p. 131).

C’est une évidence, presque une banalité, qui aurait dû occuper l’essentiel des débats et noircir toutes les pancartes des gilets jaunes. Car on a beau calculer les points de PIB et réclamer des RIC, aucune « maximisation des possibles » – pour reprendre une expression chère à la macronie – n’est envisageable si, à l’école, l’intelligence n’est pas efficacement entretenue et perfectionnée. Les études et autres classements internationaux nous font honte. Or longtemps la nation a pleuré les effets dont elle chérissait les causes. C’est un fait : l’égalitarisme a produit l’inégalité. L’argent et la naissance, qui offrent de beaux horizons, se sont substitués au mérite et au talent. La République, dès lors, ne tient plus sa promesse. Jean-Michel Blanquer ? Appelez-le désormais ministre du Mérite et de la Mobilité. Car la tâche qui lui incombe, éminemment lourde, consiste à briser les déterminismes, à donner à chaque enfant, proportionnellement à ses efforts, une chance de réussir dans la vie, quels que soient sa situation géographique et le métier de ses parents. Tout réside, selon lui, dans l’« émancipation », qui s’acquiert d’abord par le savoir. Feu Claude Imbert, le fondateur du Point, avait formulé cette proposition : « Il faudrait inventer le “taux national brut d’éducation” ! Cet indice-là gouvernera tous les autres. »

« Mes préoccupations au quotidien, ce sont l’élévation du niveau général et la justice sociale », affirme Blanquer dans l’entretien qu’il nous accorde. Il ajoute vouloir renouer avec une « méritocratie réelle », celle qui fit ses preuves après guerre et jusqu’à la fin des Trente Glorieuses, et qui permit à des fils d’ouvriers d’intégrer Polytechnique ou l’Ena. Blanquer relève là un point capital, qui conditionne le reste de son action. Car à quoi bon concentrer tous les efforts sur le primaire si, après le bac et même avant, chaque élève prend la voie à laquelle le prédestinent son lieu de vie et sa condition sosociale ? Ceux qui sortent aujourd’hui de ces grandes écoles sont majoritairement issus d’un milieu privilégié, quand leurs parents n’ont pas suivi le même cursus.

Ainsi donc, Emmanuel Macron souhaiterait revoir la formation des élites. La question dépasse en réalité la seule Ena et met en lumière les failles de toute notre structure sociale. Le mérite, même réel, est-il encore la meilleure formule pour corriger les « inégalités de destin » (Macron) qui caractérisent notre société ? « L’effort des républicains a été de républicaniser les élites en les méritocratisant. Il aboutit en 1945 avec la création de l’Ena. En retour, le système des concours, des classes préparatoires et des grandes écoles donne aux élites en France une légitimité incomparable », souligne Marcel Gauchet, auteur de « Comprendre le malheur français » (Stock). Mais qu’advient-il lorsque cette méritocratie, qui confère une légitimité reposant essentiellement sur le travail, devient un mécanisme pervers de reproduction sociale et de transmission de privilèges ? Gauchet : « Toute méritocratique qu’elle soit, cette élite demeure une élite de la naissance, une méritocratie héréditaire, elle reste en réalité largement l’émanation des couches sociales dominantes, qui ont trouvé un moyen de perpétuer leur position dans la société. » En France, selon l’Observatoire des inégalités, 49,5 % des étudiants en classes préparatoires ont pour parents des cadres supérieurs, 6,4 % des ouvriers et 10,1 % des employés. Pour se défendre, l’Ena a cru bon de publier un tweet sur l’origine sociale de ses élèves en retenant pour seul critère la profession des… grands-parents : « Pour la promotion actuelle de l’Ena, 14 % d’élèves petits-enfants d’ouvriers, 9 % petits-enfants d’agriculteurs, 12 % petits-enfants d’artisans… » Si la France fait partie des pays les moins inégalitaires, selon l’OCDE, elle est de ceux où la mobilité sociale est la plus faible.

Le sociologue britannique Michael Young, inventeur dans les années 1950 du mot méritocratie, pointait déjà les limites de cette norme sociale : « Dans la mesure où, en bas comme en haut de la société, on admet que le mérite doit régner, les membres des classes inférieures peuvent tout au plus chicaner sur la manière dont la sélection a été effectuée, mais non s’opposer à une norme à laquelle tous adhèrent. (…) Cette acceptation généralisée du mérite comme arbitre ne peut que condamner au désespoir et à l’impuissance tous ceux, et ils sont nombreux, qui n’ont pas de mérite. »

Echec. Ces obstacles à l’extraction sociale, Emmanuel Macron les a pourtant bien cernés lors de sa campagne présidentielle. Abandon des territoires, culte des diplômes, goût des classements, entre-soi social, impossibilité d’entrer sur le marché du travail sans une solide qualification – autant de tares que le futur président attribuait aux élites, qui, selon lui, avaient « trahi ». Cette République des bons élèves aurait renoncé, en outre, à l’idée de guider le peuple, préférant vanter, souvent dans un registre moral, les mérites d’un monde qui lui convient et qu’elle voudrait hégémonique. Partant, chacun emprunte des voies différentes : aux élites la foi dans le progrès et dans l’ouverture ; au peuple le repli et le refus. Le référendum sur le traité européen de 2005 a été l’illustration de cette rupture. Mais l’élite française n’est pas la seule à souffrir de ces travers. Dans son dernier numéro, la revue Books rapporte le discours de Daniel Markovits, un éminent juriste de Yale, lors d’une cérémonie de remise de diplômes en 2015. Le professeur a profité de l’occasion pour dire son fait à cette génération de nouveaux diplômés, tous promis à des postes prestigieux : « Vous qui êtes assis devant moi appartenez à l’élite, à la nouvelle classe de travailleurs de rang supérieur. Or, quelles que soient ses vertus, cette structure impose des coûts énormes. (…) Il y a là une ironie de l’Histoire. Beaucoup ont embrassé la cause de la méritocratie pour en finir avec les privilèges héréditaires, mais, alors qu’elle a été le moteur de la mobilité sociale, la méritocratie bloque aujourd’hui l’égalité des chances. La méritocratie constitue une aristocratie des temps modernes. » Socialistes (par goût de l’égalité) comme libéraux (par volonté de lever les entraves à la réussite) partagent aujourd’hui ce constat d’échec. Reste un écueil à éviter : comment répondre à ce qui est une « catastrophe pour la société », selon Markovits, sans céder à une forme de populisme qui ferait de l’ensemble de ces élites technocratiques, qui ont montré par le passé leur efficacité, les représentants d’une aristocratie qu’il faudrait décapiter ? En souhaitant refonder l’Ena au profit d’un établissement public plus ancré dans les profondeurs du pays et plus représentatif, le président ne plaide-t-il pas pour ce que Pierre Rosanvallon appelle une « société des égaux », aussi utopique que contre-productive ? Un rapport sur l’éducation publique datant de la Révolution préconisait de former tous les enfants dans des « maisons de l’égalité », chacun y recevant exactement la même éducation dans des conditions matérielles strictement identiques (uniforme, même nourriture, même instruction…). Le risque, comme souvent, est de demander aux premiers de s’aligner sur les derniers.