Les relations incestueuses du monde de la tech

Entrepreneuriat. Sitôt enrichis, les talents de la Silicon Valley quittent leur start-up et s’en vont créer d’autres sociétés. Telle une mafia, ils trouvent conseils et financements auprès des membres de leur clan.

Riley Newman, ancien responsable de l’analyse des données d’Airbnb, a créé en 2017 un fonds de capital-risque pour investir dans toutes sortes d’innovations tendance. Mais il s’est vite rendu compte que les investisseurs potentiels n’étaient pas intéressés par cet instrument. Ils voulaient tous savoir ce que devenaient ses anciens collègues d’Airbnb et s’ils étaient susceptibles de créer leur entreprise. “On me disait ‘oui, c’est très bien tout ça, mais Airbnb, ça en est où ?’”, raconte Newman, 36 ans. “ Airbnb était notre atout sur le marché.”

Pour cette raison, Newman et ses associés à Wave Capital ont adapté leur argumentaire de vente : ils ont insisté sur l’idée que leur fonds visait à soutenir financièrement les membres du personnel d’Airbnb prévoyant de quitter l’entreprise pour devenir eux-mêmes des entrepreneurs. Ça a fonctionné. Newman et ses associés ont collecté 55 millions de dollars en peu de temps et ils multiplieront les investissements quand Airbnb, la start-up à 31 milliards de dollars, entrera en Bourse, dans un an, et que des employés vendront leurs parts. “Nous savons qu’ils prévoient de créer des entreprises”, affirme Newman au sujet des employés d’Airbnb. En une semaine, début mars, il a été contacté par quatre d’entre eux. Et tout le monde dans la Silicon Valley semble au courant. D’autres start-up – Lyft, Pinterest, Postmates, Slack et Uber –, qui figurent parmi les plus grands succès des dix dernières années, se préparent aussi à entrer en Bourse [Lyft l’a fait le 29 mars], et les investisseurs s’apprêtent à signer des chèques pour une nouvelle génération d’entreprises créées par les employés de ces sociétés.

Dans la Silicon Valley, ces pratiques, souvent incestueuses, sont omniprésentes. Le milieu des startup a l’image d’une méritocratie, mais en réalité, c’est un petit club soudé où le succès dépend souvent des personnes que l’on connaît. Ce modèle veut que les employés des start-up quittent souvent leur entreprise après s’être enrichis grâce à son introduction en Bourse. Ensuite, les réseaux d’anciens employés – appelés des “mafias” – soutiennent les nouvelles entreprises de leurs camarades, financièrement, mais aussi en matière de recrutement et de conseils. Cette méthode remonte au moins aux années 1950, quand Fairchild Semiconductor, l’une des premières réussites de la Silicon Valley, a été lancée par un groupe d’employés mécontents de l’entreprise Shockley Semiconductor. Ils avaient été surnommés les “Huit Traîtres”. Beaucoup plus récemment, les fondateurs de PayPal – la “mafia PayPal” – sont devenus célèbres pour leurs succès ultérieurs plus que pour leur première innovation dans le domaine des paiements sur Internet. Le groupe en question est composé d’Elon Musk et Peter Thiel, mais aussi des créateurs de YouTube, Yelp et LinkedIn.

La Silicon Valley s’attend maintenant à l’apparition de nouvelles mafias liées à Uber, Airbnb et consorts, dès lors que ces entreprises seront cotées en Bourse. “Ça va susciter un pic de création d’entreprises”, affirme Howard Lindzon, entrepreneur à Phoenix, qui investit dans cinq à dix fonds de capital-risque chaque année. Les sociétés de capital-risque embauchent déjà d’anciens employés d’Uber et d’autres entreprises sur le point d’être cotées en Bourse, afin de mettre un pied dans leurs réseaux. Les cadres d’Uber sont particulièrement recherchés, notamment par Sequoia Capital, GV, Javelin Venture Partners et Redpoint Ventures, qui ont toutes embauché d’anciens employés. Parmi eux se trouve Andrew Chen, qui a été responsable du développement de la clientèle et qui a démissionné en 2018. Il est devenu associé dans l’entreprise de capital- risque Andreessen Horowitz et il organise des dîners trimestriels pour d’anciens employés d’Uber devenus créateurs d’entreprise.

Chen, 36 ans, estime qu’une vingtaine de start-up financées par des sociétés de capital-risque ont été créées par des anciens de chez Uber. Andreessen Horowitz a récemment investi dans deux d’entre elles. “Ce sont les investissements les plus prometteurs en matière de start-up”, précise Chen. Le problème, c’est que les entreprises de capital-risque risquent de vider les sociétés comme Airbnb et Uber de leurs forces vives si elles continuent à séduire leur personnel pour les persuader de créer leur entreprise. Jonathan Golden, qui a été directeur de produit à Airbnb et qui a rejoint la société de capital- risque NEA en 2018, explique qu’Airbnb n’avait rien contre son idée de financer les projets d’anciens employés. Il a parlé de ses intentions au PDG, Brian Chesky, avant de quitter l’entreprise en 2017. “Je ne cherche pas à convaincre des gens de quitter Airbnb, raconte Golden. Mais s’ils prennent cette décision, je veux être là pour les soutenir, tout comme Brian.” “Nous sommes toujours tristes que des personnes talentueuses nous quittent, affirme Nick Papas, porte-parole d’Airbnb, mais il est très satisfaisant de voir tant de nos anciens collègues réussir.”

En février, Annie Kadavy, ancienne cadre d’Uber qui travaille maintenant à Redpoint, a annoncé investir dans Ike, une entreprise de camions autonomes créée – vous l’avez deviné – par plusieurs anciens de chez Uber. Kadavy, 33 ans, a quitté Uber en 2018. Son réseau d’anciens collègues l’aide à trouver et à évaluer les offres. En outre, il l’aide à trouver des recrues pour les autres start-up dans lesquelles Redpoint investit. “Si vous quittez une entreprise, à qui demanderez-vous des conseils pour choisir votre nouvel employeur ? interroge-t-elle. À votre ami qui bosse pour un fonds de capital-risque, car son boulot est d’avoir une idée sur toutes sortes d’entreprises.” En février 2018, Dan Hill et Michelle Rittenhouse, employés de longue date chez Airbnb, ont quitté la maison mère. Ils avaient la vague idée de créer une entreprise facilitant les dons caritatifs, mais c’était à peu près tout. Wave Capital n’a pas eu besoin d’en savoir plus. “Nous savons qu’ils peuvent construire d’excellents produits, affirme Newman. Ils nous connaissent, ils nous font confiance. Nous les connaissons, nous leur faisons confiance.”

Quelques semaines après leur départ, Hill et Rittenhouse avaient obtenu 2 millions de dollars (dont une partie auprès de Wave Capital) pour lancer Alma, leur nouvelle entreprise consacrée à la philanthropie. Habituellement, les entrepreneurs doivent présenter leur projet des dizaines de fois sur plusieurs mois pour collecter des financements. Mais Hill n’a pas été surpris par la tournure des événements. “On se connaissait déjà bien, explique-t-il, alors quand on a exposé l’idée d’Alma et notre début de projet, le dialogue a été plus facile.” C’est une histoire des plus communes dans le milieu des anciens employés de startup à succès. Un groupement de plusieurs centaines d’anciens employés d’Uber investit même dans des start-up ensemble. Josh Mohrer et William Barnes, qui ont travaillé chez Uber à ses débuts et qui en sont partis en 2017, expliquent qu’ils se servent d’une liste de diffusion privée pour les aider à choisir les projets qu’ils soutiennent. Ils y ajoutent chaque semaine quelques personnes ayant quitté l’entreprise. Ce groupe a financé une douzaine de startup au rythme d’environ une par mois. Pour être au courant de toutes les nouvelles sociétés créées par les anciens d’Uber, ils organisent des rencontres pour les anciens employés dans différentes villes du monde, grâce à un groupe Facebook qui compte plus de 1 000 membres. Les deux hommes prévoient aussi de créer un fonds d’investissement chez Moving Capital pour aider les anciens de chez Uber.