L’Europe, chef-d’oeuvre en péril

Telle Notre-Dame de Paris, dont la charpente fut la proie des flammes, l’Union européenne est consumée par le brasier populiste qui menace de dévorer ses acquis.

Le retour agressif des nationalismes et la défiance grandissante qu’inspire la démocratie projettent des ombres alarmantes sur l’élection, dans un mois, d’un nouveau Parlement européen. Les forces europhobes pourraient obtenir entre 170 et 200 sièges dans l’hémicycle, selon les sondages, contre 154 dans l’assemblée sortante. Dans les Etats membres, les nationaux-populistes contrôlent les gouvernements à Rome, à Budapest et à Varsovie. Ailleurs, leur influence s’accroît, y compris en France. Face au feu qui couve, les élites politiques traditionnelles baissent trop souvent la garde. Elles laissent l’édifice à l’abandon alors même que son architecture n’a jamais été achevée. Elles reprennent à leur compte la revendication démagogique et irréaliste d’une « autre Europe » – sans en définir les contours ni dire comment et avec qui y parvenir. Cette négligence fautive affaiblit la crédibilité de l’Europe politique, la seule qui compte : celle qui promeut l’Etat de droit, la démocratie et les droits de l’homme ; celle qui défend un modèle de civilisation et de culture qui mérite qu’on se batte pour lui. L’édifice européen est, comme Notre-Dame, un chef-d’oeuvre issu d’une volonté collective et d’un savoir-faire précieux. On le tient pour acquis, sans voir sa précarité. La fissure du Brexit, toujours pas colmatée, le fragilise depuis trois ans. Les arcs-boutants ne jouent plus leur rôle. L’Allemagne, par lâcheté et par égoïsme, préfère attendre que des pans de mur s’effondrent pour mettre la main au portefeuille. La France pèche par arrogance en prétendant réformer l’Europe quand elle peine à maîtriser chez elle quelques milliers de gilets jaunes. L’Italie se complaît puérilement dans une posture de victime. Le fossé entre l’est et l’ouest du continent se creuse, tandis que la fracture nord-sud ne se réduit pas. Le point commun à toutes ces déconvenues, c’est le fardeau de la démagogie populiste.

L’intégration entreprise au début par six pays d’Europe de l’Ouest fut une innovation de rupture au même titre que le fut le gothique au XIIe siècle. Aux fondations (liberté de circulation, union douanière) furent ajoutées la nef (le marché intérieur) puis les premières superstructures (monnaie unique, espace Schengen, esquisse de défense européenne). Bien qu’il manque toujours le toit (l’union politique), l’ensemble est sans équivalent dans le monde. Les peuples ne s’y trompent pas : les sondages les plus récents font apparaître que les deux tiers des citoyens entendent préserver les acquis de l’Union. Malgré cet attachement, l’impression qui prévaut, quarante ans après la première élection du Parlement européen au suffrage universel, est celle d’une Union en déclin dans le monde, qui n’arrive pas à faire entendre sa voix singulière. Les Etats-Unis de Donald Trump la tiennent pour nuisible ; la Russie de Vladimir Poutine ourdit sa perte en soutenant tous ses ennemis de l’intérieur ; la Chine de Xi Jinping oeuvre à la fracturer. A l’intérieur de l’Europe, l’illusion progresse selon laquelle le salut passerait par une « reprise de contrôle » de leur destin par des Etats pourtant eux-mêmes en crise profonde.

L’Europe est une survivante. Elle s’est bâtie au siècle dernier sur les ruines matérielles et morales laissées par deux guerres glomondiales et par la Shoah, le pire crime de masse jamais commis. Elle a réussi à surmonter les terribles conséquences du fascisme puis du communisme. Elle reste aujourd’hui la première puissance économique et commerciale du monde. Son effondrement, comme celui de la cathédrale de Paris, n’est probablement pas pour demain.

Mais, pour redonner au monument en péril sa splendeur et son attrait, audace et inventivité seront nécessaires. Il ne suffira pas de se bercer de discours narcissiques et pompeux en Sorbonne et de slogans vantant la renaissance européenne. Il faudra affronter enfin les sujets qui comptent : la conquête d’une souveraineté collective dans un monde marqué par l’affrontement entre grandes puissances, la lutte contre les inégalités, l’élaboration, à la majorité, de règles fiscales communes, la régulation de la migration, la construction d’une Europe de la défense et de la sécurité. Alors, l’édifice européen sera suffisamment consolidé pour envisager sereinement son avenir. Les Salvini, Orban et consorts ne seront plus que des gargouilles hors d’état de nuire. Là est l’enjeu du scrutin du 26 mai.