Sécurité, les dessous d’un fiasco

Le grand écart. Fin février, on s’interrogeait dans les services du ministère de l’Intérieur sur la fin des gilets jaunes. «40000 ou 50000 personnes. C’est quoi ? Rien. Il y a cinq mois, on ne s’y serait même pas intéressé, confiait une source sécuritaire de premier plan. La question, c’est quand est-ce que le politique va les banaliser ? Le seul moyen qui nous permettrait peut-être de les débrancher, ce serait de ne plus s’en occuper. Mais c’est un message inaudible. » Trois semaines plus tard, les Champs-Elysées sont mis à sac lors de « l’ultimatum », le surnom donné par les gilets jaunes à l’acte XVIII de leur contestation. De la casse et des pillages à Paris, qui soulignent le manque de repères total des autorités et une nouvelle guerre des polices qui se dessine, entre différentes « doctrines » du maintien de l’ordre.

Samedi 16 mars, lorsque surviennent les premiers affrontements en fin de matinée, nul n’est surpris. La Direction du renseignement de la préfecture de police (DRPP) a envoyé des rapports toute la semaine et s’alarme, dans une note rendue la veille, de « risques importants de violences urbaines et présence de casseurs aux profils différents (dégradations du domaine public, banques, commerces et véhicules) ». Même son de cloche du côté de la Sous-direction de l’anticipation opérationnelle (SDAO), le service de renseignement de la gendarmerie, qui a bien remarqué que de nombreux bus partaient de province pour rejoindre la capitale. Mais personne n’a prévu la violence du choc. « L’appel à des actions plus radicales lancé par Eric Drouet et Maxime Nicolle sur les réseaux sociaux s’est concrétisé par un climat de violences, voire une situation insurrectionnelle (…). Les slogans “Macron démission” ont été supplantés par les cris de “Révolution” », écrit le lendemain la DRPP.

Ultra jaunes. Les fonctionnaires de police assurent avoir vu Jérôme Rodrigues haranguer les manifestants à plusieurs reprises, et constatent que des activistes italiens et allemands sont venus renforcer les rangs de l’ultragauche hexagonale. Laquelle, précisent les enquêteurs, « n’a même pas eu besoin d’initier la casse tant les ultrajaunes étaient eux-mêmes déterminés à tout casser, commençant un saccage méthodique de toutes les enseignes de l’avenue des Champs-Elysées ». Pourtant, ce samedi, les rues adjacentes sont bouclées par des escadrons de gendarmes mobiles et des policiers rappelés en nombre pour l’occasion. « C’est une stratégie de nasse, décrypte un haut fonctionnaire spécialiste du maintien de l’ordre (MO). L’idée, c’est de fixer les manifestants les plus violents sur un périmètre défini, quitte à “sacrifier” les vitrines. Le MO est un art difficile qui repose néanmoins sur un seul paramètre, et c’est heureux : l’interdiction absolue de compter le moindre mort parmi les manifestants. » La même source poursuit : « Samedi, la hantise de Beauvau était que les différents cortèges se mélangent. Il fallait donc éviter que les Black blocs rejoignent à la fois la manif sur le climat et celles contre les violences policières. De ce point de vue, c’est réussi. Et la casse permet au gouvernement de prendre un air martial. » Un rapport rendu par des officiers de police présents sur place et que Le Point a pu consulter décrit le déferlement de haine qui s’est abattu sur eux et le Fouquet’s, vers 16 h 30. Les jets de pavés, de boulons, de cocktails Molotov et même de « bouteilles remplies d’excréments », affirment-ils. Avant de conclure : « Nous avons fait face à de véritables scènes de guérilla urbaine. »

Depuis, le débat fait rage sur une éventuelle réforme de la doctrine du maintien de l’ordre. L’immixtion de hauts responsables de la préfecture dans les opérations a été mal vécue sur le terrain : « Ils auraient dû se contenter de donner des objectifs et s’appuyer sur de grands praticiens. Les échelons intermédiaires ont été court-circuités », s’agace le général Bertrand Cavallier, ancien patron du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier. Aussi le télégramme du 15 mars, adressé à tous les services de maintien de l’ordre en fonctions le 16, est-il particulièrement mal passé : « Tout usage de grenade lacrymogène instantanée (GLI) doit être autorisé par l’état-major », peut-on lire. De fait, depuis les mobilisations contre les violences policières, la préfecture de police a adapté sa réponse sécuritaire. Au grand dam des policers de terrain…

Cafouillage. . Le 15 mars, Frédéric Dupuch, qui a été débarqué, mardi, de la tête de la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP), a ainsi excédé ses troupes en leur rappelant les règles d’utilisation du lanceur de balles de défense (LBD) : personne n’a le droit de tirer sans une instruction de son chef, toute utilisation doit être signalée et filmée. « Avec toutes ces entraves mises bout à bout, les collègues ne prendront jamais l’initiative de les utiliser. Ils seront en position d’attente de peur de subir les foudres d’une sanction administrative, voire judiciaire. Aucun d’entre eux ne se mettra dans une situation de perdre son boulot… Ce système voulu par l’administration infantilise les collègues et paralyse toute initiative », synthétise Frédéric Lagache, le numéro deux du syndicat Alliance Police nationale. « Ce ne sont pas des obstacles, se défend-on à la DSPAP. On doit faire une utilisation modérée des LBD. Si les pouvoirs publics venaient à nous les retirer, que nous resterait-il pour nous défendre ? Le corps-à-corps ? »

La chaîne de commandement n’est pas non plus très claire. Alors qu’Alain Gibelin a été relevé de ses fonctions à la Direction de l’ordre public et de la circulation, c’est Eric Belleut, son numéro deux, qui était aux manettes dans la salle de commandement, avec le préfet de police et Christophe Castaner. Une salle qui leur permet, grâce aux nombreux écrans sur lesquels défilent les images de vidéosurveillance, de suivre à la trace les Black blocs et les cortèges de manifestants. Ensuite la mission revient à la DSPAP de placer ses commissaires sur le terrain et de relayer les ordres aux compagnies de CRS. D’où de nombreuses tensions : « Il est rare que le boss envoie balader le commissaire, même si c’est déjà arrivé. Si le commandant estime que la consigne met en danger ses gars, il ne les engage pas », confie un CRS. C’est exactement pareil du côté gendarmes mobiles, « si le chef d’escadron estime qu’il ne faut pas lancer de grenade, le commissaire aura beau s’agiter, il ne se passera rien », révèle un officier de gendarmerie.

Une gendarmerie par ailleurs très remontée, comme l’explique ce colonel : « Il faut commencer par donner de bons ordres. Après, que ce soient les CRS ou les gendarmes qui les exécutent, qu’importe. Mais la préfecture, au lieu de donner une mission (défendre telle rue ou tel magasin) à 80 gendarmes mobiles, préfère piocher tel véhicule ou tel autre pour le placer en fonction de ce qu’elle voit sur ses caméras. C’est de la microtactique et ça nuit à la chaîne de commandement. Il faut, chaque week-end, élaborer des conceptions de manoeuvres, en fonction du terrain et des intentions de ses adversaires. » Et, après, en tirer les conclusions en termes de maintien de l’ordre. « Lorsqu’il se passe quelque chose, on a une minute, une minute trente pour réagir, enchérit le général Bertrand Cavallier. Il faut laisser les forces de l’ordre manoeuvrer sur le terrain. »

Comme dans le sport, deux conceptions de la défense s’opposent : un marquage individuel pour la préfecture de police de Paris, grâce à ses caméras de vidéosurveillance, et une défense de zone prônée par la gendarmerie. Le 16 mars, la préfecture n’a pas réussi à concilier les deux et a cantonné les CRS à une protection statique des institutions, l’Elysée et l’Assemblée nationale. La seule compagnie à avoir un peu bougé étant celle qu’on a réquisitionnée pour la surveillance de l’hôtel des joueurs de l’Olympique de Marseille, qui jouaient le lendemain au Parc des Princes face au PSG ! Mais, là non plus, le déplacement n’a pas été une franche réussite : le gardien a même été expulsé…