Le système Mendeleïev

Mendeleïev est sans doute le seul nom sur la longue liste des grands scientifiques russes qui peut sans réserve et sans exagération être comparé à Newton, Darwin, Einstein et consorts. Dans une lettre adressée en 1853 à [l’homme de lettres] Sergueï Aksakov, [l’écrivain] Ivan Tourgueniev décrivait pourtant la mentalité russe comme suit : “Tout ce qui relève du système, dans le bon ou le mauvais sens du terme, est étranger aux Russes.” Même des années plus tard, à la fin de sa vie, il en restait convaincu : “L’homme russe est hermétique à toute forme de systématisme.” Pourtant, “Mendeleïev a été le contre-exemple vivant de la thèse de Tourgueniev, faisait remarquer en 1969 Sergueï Chtchoukarev, directeur de la faculté de chimie minérale de l’université de Leningrad, car il a démontré avec quelle force et quel élan un Russe a pu créer, ou plutôt découvrir, un système qui a refondé non seulement la chimie moderne, mais dans une certaine mesure toutes les sciences naturelles”. Dmitri Ivanovitch Mendeleïev nuançait cependant lui-même la situation : “L’année 1860 a été décisive dans le cheminement de mon idée de loi périodique, grâce au Congrès de chimie de Karlsruhe auquel j’ai pris part et où j’ai écouté les idées du chimiste italien Stanislao Cannizzaro. Je considère ce dernier comme mon véritable précurseur, car les masses atomiques qu’il a établies m’ont servi de point de repère. Il ne me restait plus qu’à travailler dans cette direction…”

Collections. Et il travailla. Il travailla de façon systématique. En réalité, les systématiciens et la systématique forment la colonne vertébrale de la communauté scientifique et de la science. Les grands systématiciens ont souvent été également de grands collectionneurs, tels Aristote, Linné, Darwin. Mendeleïev collectionnait les cartes postales, les tickets, les factures, les programmes, les menus des restaurants partout où il allait. À l’été 1902, Dmitri Ivanovitch termina le travail de description des 1 300 volumes (!) de sa bibliothèque, composés de ses propres articles, de ceux de ses collègues, de coupures de divers périodiques couvrant les thèmes les plus variés, de correspondance – le tout soigneusement trié par volumes thématiques. Et relié par Mendeleïev lui-même ! Voilà pourquoi il est si aisé pour les historiens actuels d’étudier la vie et l’oeuvre du scientifique. Et c’est tant mieux ! Grâce à cela, on connaît par exemple précisément la chronologie de la période initiale du développement de la loi et de la classification périodiques des éléments.

La découverte de la loi périodique peut être datée du 1er mars 1869. En effet, une première version du système périodique est élaborée par Mendeleïev, qui la fait imprimer sous le titre Expérience d’un système des éléments basé sur leur masse atomique et leurs similitudes chimiques. Le 14 mars, il envoie l’article à plusieurs chimistes russes et étrangers et donne à lire à Nikolaï Menchoutkine un article intitulé “Corrélation entre propriétés et masse atomique”, afin qu’il soit publié dans la Revue de la Société russe de chimie. Le 19 mars, lors d’une réunion de la Société russe de chimie, Menchoutkine expose pour le compte de Mendeleïev le contenu de l’article. En fin d’année est publié à Kiev le livre Documentation sur la chimie du bore et ses composés, où la loi périodique est évoquée pour la première fois. Dans le courant de l’année 1870, Mendeleïev arrive à la conclusion qu’il faut modifier la masse atomique des éléments In (indium), Y (yttrium), Ce (cérium), Th (thorium) et U (uranium) et leur attribue de nouvelles places (leurs places actuelles) dans le système périodique. Il met au point une forme simplifiée du tableau des éléments. En avril 1871, dans son article “Sur la question du système des éléments”, il qualifie pour la première fois son tableau de “périodique”, tandis qu’il le nommait jusqu’alors “système naturel des éléments”. En juillet 1871, il termine un article de synthèse intitulé “La loi périodique des éléments chimiques”, dans lequel il expose les grands principes de la découverte. L’article est publié pour la première fois en novembre 1871 dans la revue allemande Liebigs Annalen.

Le 11 novembre 1880, un siège d’académicien en technique et chimie appliquée est soumis au vote à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Dans la présentation de la candidature de Dmitri Mendeleïev, soutenue par des scientifiques de renommée internationale tels qu’Alexandre Boutlerov, Pafnouti Tchebychev, Nikolaï Kokcharov et I.F. Ovsiannikov, on peut lire : “Le professeur Mendeleïev est le précurseur de la chimie russe, et nous avons le culot de penser, partageant ainsi l’avis des chimistes russes, qu’il mérite sa place au sein de cette communauté scientifique d’excellence de l’Empire russe.” L’Académie ne compte alors que quatre chimistes. Or l’inventeur de la loi périodique est évincé : le président de l’Académie, l’adjudant-général et amiral Friedrich von Lütke, spécialiste de l’Arctique, a en effet voté contre lui.

Protestation. Le lendemain, à la fin de son cours, Mendeleïev répond à ses étudiants révoltés par son éviction de l’Académie des sciences. Pour expliquer sa position, il leur livre un “principe de vie” : “Lorsque l’on prête l’oreille aux applaudissements, il faut aussi savoir entendre les huées.” Un message de protestation signé de plusieurs chercheurs russes est publié dans la presse. De nombreuses universités et sociétés savantes élisent Mendeleïev parmi leurs membres ou membres honoraires. Le chercheur comprenait très bien que son éviction avait des motifs politico-sociaux, en raison de sa vision de la science comme nouvelle force sociale nécessitant une approche et une attention toutes particulières de la part de l’État (il était l’auteur d’un article intitulé : “De quelle Académie a besoin la Russie ?”). Très impressionné par les événements de l’automne 1880, il écrivait à son ami P.P. Alexeev, professeur à l’université de Kiev : “Je ne souhaitais pas être élu à l’Académie, cela m’aurait laissé insatisfait car ils n’ont pas besoin de ce que je peux apporter, tandis que je n’ai plus envie de prendre sur moi…” Il est vrai que Dmitri Ivanovitch n’avait pas un caractère et des manières faciles. Ainsi, il ne cachait pas son sentiment à l’égard de la communauté académique russe : “Il me semble qu’il n’y a aucune nécessité à ce que ce nombre somme toute important de personnes, qui forment la plus haute institution scientifique de Russie, reçoive un salaire.”

Conditions. Quelques années plus tard, en 1886, le nouveau président de l’Académie, simultanément ministre de l’Intérieur et chef de la gendarmerie, le comte D.A. Tolstoï, oppose son refus à la proposition du botaniste Andreï Famintsine d’élire Dmitri Mendeleïev au poste d’académicien. La troisième tentative de faire élire Mendeleïev à l’Académie n’aura lieu que treize ans plus tard. Le 4 décembre 1899, Serge Witte adresse au président de l’Académie des sciences, le grandduc Constantin Constantinovitch, une lettre proposant d’élire Dmitri Mendeleïev à l’Académie. Dans sa réponse datée du 10 décembre, le président l’informe que l’élection paraît compliquée pour deux raisons : l’absence de chaire vacante et la charge que représente, selon les statuts, le salaire d’une recrue, attendu que “l’Académie doit choisir un scientifique ayant acquis une renommée particulière de par son oeuvre”. Le grandduc semblait douter du fait que Mendeleïev remplisse ces conditions… Quant à ce dernier, il nota dans son journal : “J’ai beaucoup de peine pour Witte…”

Mendeleïev ne reçut pas non plus de prix Nobel, qu‘il eût pourtant bien mérité. Cependant, le scientifique en porte une part de “responsabilité”. Jusqu’à la fin de sa vie, Dmitri Ivanovitch a nié l’existence de l’électron et n’a pas compris les travaux sur la radioactivité, même après en avoir pris connaissance en 1902 dans le laboratoire de Pierre et Marie Curie. Dans son ouvrage intitulé Essai d’étude chimique de l’éther (1905), il persiste : “Toute idée de fractionnement de l’atome devrait, selon moi, être considérée comme contraire à la rigueur scientifique moderne.” Le 1er janvier 1907, la Gazette de Saint-Pétersbourg publie un entretien avec Mendeleïev titré “Mes voeux les plus chers”. En voici un extrait : “Dans un pays dirigé par un appareil étatique sous-développé, voire archaïque, il n’y a pas de place pour une véritable éducation, en particulier supérieure, et là où règnent le pouvoir et le formalisme, les spécialistes indépendants et diplômés ne trouvent pas leur place dans les sphères publiques et institutionnelles…” Dix jours plus tard, la Chambre des poids et mesures que dirigeait Mendeleïev reçoit le ministre du Commerce et de l’Industrie, D.A. Filossofov. Mendeleïev prend froid en lui faisant visiter les lieux. Le 15 janvier, on lui diagnostique une pneumonie. Le 19 janvier, l’état de santé de Mendeleïev empire considérablement. “Il restait inconscient la plupart du temps… Mais demandait néanmoins qu’on lui fasse la lecture : ce jour-là, nous lui avons lu Les Aventures du capitaine Hatteras, de Jules Verne”, a raconté sa nièce, Nadejda Kapoustina-Golubkina. Dmitri Ivanovitch Mendeleïev meurt le 20 janvier à 6 h 20. Près de 10000 personnes assistent à ses funérailles. “Depuis les funérailles de Tourgueniev et de Dostoïevski, Saint-Pétersbourg n’avait pas connu de pareille expression de chagrin collectif pour un grand compatriote”, notèrent les journaux.

Malheureusement, en Russie, on trouve rarement un équilibre objectif entre louanges immodérées et envie tout aussi démesurée de piétiner la mémoire des grands hommes. Ainsi, cette fois encore… Le 25 janvier 1907, le journal Novoïé Vremia annonce : “Le Conseil de la société russe de pharmacie a statué que Mendeleïev n’existe plus depuis longtemps en tant que scientifique, qu’il ne reste que le Mendeleïev fonctionnaire, et que de ce fait les pharmaciens devraient renoncer à lui rendre hommage.” Voilà comment l’immense scientifique fut détrôné par les chimistes pharmaciens.