AU FAIT, CE SERAIT QUOI, UNE EUROPE QUI PROTÈGE ?

Nous devons réinventer une souveraineté européenne », déclarait Emmanuel Macron, en avril 2018, devant le Parlement européen. Il faut reconnaître au président de la République de la constance. Voilà des années qu’il a fait de ce thème son credo politique. Pas un discours, pas un écrit sans qu’il y fasse référence. Pour lui, cette nouvelle souveraineté européenne est le seul moyen de répondre aux enjeux de notre temps, de redonner une voix à l’Europe dans le monde et de protéger ses citoyens des dérives de la mondialisation. Formulée ainsi, on ne peut que l’approuver. Pourtant, derrière ce concept, il y a les réalités. D’abord, qu’est-ce que la souveraineté ? Si l’on en croit la définition du Larousse, c’est le « pouvoir suprême reconnu à l’Etat, qui implique l’exclusivité de sa compétence sur le territoire national et son indépendance absolue dans l’ordre international […]. La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ».

Pas de vision commune
La souveraineté est donc la symbiose entre un Etat, une nation, un peuple. Dans le monde d’aujourd’hui, quelques rares pays peuvent se targuer d’exercer pleinement leur souveraineté et d’être indépendants. Les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi la Chine, la Russie… et Israël. Certes, l’indépendance absolue n’existe pas, mais ces pays ont la capacité de dire non et ont su développer des stratégies militaires, technologiques, d’influence, qui en font des acteurs majeurs sur la scène internationale. L’Europe, elle, n’existe plus. Si tant est qu’elle ait jamais existé ! Il n’y a jamais eu de souveraineté européenne parce qu’il n’y a pas d’Etat, de nation européenne. Ses frontières sont à géométrie variable. Il n’y a pas de langue commune. Et, surtout, il n’y a pas de vision stratégique commune. « L’Europe est une idée française qui a mal tourné », avouait, en février 2016, Valéry Giscard d’Estaing… eurosceptique bien connu. A vrai dire, ce n’est pas une idée française. C’est une idée américaine, portée par un Franco- Américain, Jean Monnet, et par quelques hommes politiques de la démocratie chrétienne, encouragés par les Américains. Face à l’URSS, il fallait créer en Europe de l’Ouest un espace commun qui, à terme, aurait débouché sur les Etats-Unis d’Europe, alliés indéfectibles des Etats-Unis d’Amérique. Un espace sous la protection de l’armée et du parapluie nucléaire américain. L’Europe – comme hier la France pour l’Eglise – était la fille aînée de l’Amérique. Cela imprègne toujours les esprits des élites, mais aussi d’une partie des peuples du Vieux Continent. A commencer par les Allemands !

QUELQUES COOPÉRATIONS industrielles interétatiques ont vu le jour. Mais les tentatives françaises pour instaurer une politique industrielle commune ont échoué Ci-dessus, montage d’une aile d’Airbus A350, à Brême, en Allemagne, en août 2018.
QUELQUES COOPÉRATIONS industrielles interétatiques ont vu le jour. Mais les tentatives françaises pour instaurer une politique industrielle commune ont échoué Ci-dessus, montage d’une aile d’Airbus A350, à Brême, en Allemagne, en août 2018.

Marché tout-puissant
Seuls les Français ont rêvé, et rêvent encore, d’une Europe indépendante, d’une Europe puissance. Le général de Gaulle avait accepté le traité de Rome parce qu’il y voyait le moyen de moderniser un capitalisme français à bout de souffle et de développer des groupes industriels, fers de lance d’une politique d’indépendance. Il espérait y associer l’Allemagne. Las ! le départ d’Adenauer et l’échec du plan Fouchet, saboté par les milieux atlantistes allemands*, sonnèrent le glas de cet espoir. Dès lors, l’Europe ne sera qu’un vaste marché. Quelques coopérations industrielles (Airbus, Arianespace…) interétatiques verront bien le jour, mais les tentatives françaises pour instaurer une politique industrielle commune, notamment dans les nouvelles technologies, échoueront. Avec la chute du mur de Berlin et le triomphe du néolibéralisme, le projet européen change définitivement de nature. L’indépendance devient un concept ringard. Seul compte le marché, la libre circulation des biens et des personnes, la fin des frontières. Pourquoi dès lors se préoccuper de souveraineté ? La construction européenne dérape et accumule les erreurs. La première fut de privilégier, sous l’influence des Etats-Unis et de l’Allemagne, l’élargissement plutôt que l’approfondissement. La deuxième fut d’opter pour une Union européenne ouverte à tous les vents et de favoriser – en apparence – le consommateur au détriment du producteur. Cette Europe fortement libre-échangiste abandonne la préférence communautaire. Troisième erreur : l’incapacité à construire une Europe autonome de la défense autour d’industriels européens.Quatrième erreur : l’absence voulue de toute politique industrielle commune, notamment sur les technologies du futur, en particulier sur le numérique. Enfin, dernière erreur et non des moindres : ne pas avoir fait de l’euro une vraie monnaie internationale concurrente du dollar. Toutes ces erreurs se paient cash aujourd’hui. Le leadership allemand et son mercantilisme ont peut-être fait de l’Europe un géant économique… mais un nain politique. Les Etats ont abandonné leurs souverainetés sans qu’aucune institution européenne les récupère à son profit. Même pas la BCE. L’Europe a cru à la paix éternelle. Elle se réveille avec des prédateurs à ses portes, qui ne voient en elle qu’un marché à prendre, des âmes à conquérir ou des richesses à ramasser. La guerre économique, sous tous ses aspects, fait rage et l’Europe a désarmé.

Autonomie stratégique
« L’Union n’a pas été faite pour protéger, reconnaissait récemment, dans un colloque de la Fondation Res Publica, Pierre de Boissieu, ancien secrétaire général du Conseil de l’Union européenne, mais au contraire pour empêcher les Etats de maintenir ou de rétablir des bornes, des frontières qui constituaient parfois autant de protections. » Pour que l’Europe recouvre une réelle indépendance, il faudrait soit revoir de fond en comble les traités, soit reconstruire à côté, avec ceux des Etats qui le souhaitent, des coopérations ponctuelles. La première solution semble irréaliste, tant les intérêts des Vingt-Sept divergent. Reste alors la seconde solution. Tenter de mobiliser, sur différents thèmes, quelques Etats qui, chaque fois, acceptent de travailler ensemble autour du concept d’autonomie stratégique. Dans le domaine militaire, l’idée d’une armée européenne est une chimère. En revanche, développer des industries de défense autonomes, qui s’affranchissent de la tutelle américaine, est possible. C’est l’idée qui sous-tend les programmes franco-allemands de chars et d’avions de combat du futur. Encore faut-il que l’on s’entende sur les conditions d’exportation de ces matériels. Que l’on fasse en sorte qu’aucun de leurs composants ne puisse dépendre des normes Itar (International Traffic In Arms Regulations) américaines et que les armées des pays européens concernés s’engagent à acheter ces matériels. Et que, progressivement, elles se détachent de l’Otan (sur la défense européenne, lire l’article de Vincent Desportes, p. 16).

QUELQUES COOPÉRATIONS industrielles interétatiques ont vu le jour. Mais les tentatives françaises pour instaurer une politique industrielle commune ont échoué Ci-dessus, montage d’une aile d’Airbus A350, à Brême, en Allemagne, en août 2018.
QUELQUES COOPÉRATIONS industrielles interétatiques ont vu le jour. Mais les tentatives françaises pour instaurer une politique industrielle commune ont échoué Ci-dessus, montage d’une aile d’Airbus A350, à Brême, en Allemagne, en août 2018.

Engager un bras de fer
Dans le domaine numérique, face au monopole des Gafam, de timides avancées ont été faites pour protéger les données des Européens. Il faudrait aller plus loin, en les taxant réellement et en suscitant l’émergence de compétiteurs européens, avec au besoin des aides publiques. Au nom de la nécessaire concurrence. En attendant, l’Europe ne doit pas se priver de jouer avec les acteurs asiatiques (Huawei, Samsung…) pour recouvrer les capacités technologiques qu’elle a abandonnées. L’« affaire » Alstom, les amendes infligées aux banques européennes, l’embargo sur l’Iran, ont mis en lumière une autre souveraineté perdue : celle du droit. En imposant l’extraterritorialité de leur droit, les Etats-Unis affaiblissent leurs concurrents. La réponse à cet imperium juridique est loin d’être facile. Le lobbying, l’influence américaine sont omniprésentes et efficaces. Comment résister ? En lui opposant une extraterritorialité du droit européen. En n’hésitant pas à engager un bras de fer, à faire des exemples contre certaines multinationales. En les frappant au portefeuille et en les obligeant à respecter les règles européennes, dès lors qu’elles veulent vendre sur nos marchés. A Paris mais aussi à Bruxelles, on en parle… mais off the record.

DéVELOPPER DES INDUSTRIES DE DéFENSE AUTONOMES, qui s’affranchissent de la tutelle américaine, une gageure possible. Ci-dessus, Donald Trump au sommet de l’Otan, à Bruxelles, le12 juillet 2018.
DéVELOPPER DES INDUSTRIES DE DéFENSE AUTONOMES, qui s’affranchissent de la tutelle américaine, une gageure possible. Ci-dessus, Donald Trump au sommet de l’Otan, à Bruxelles, le12 juillet 2018.

Régler au cas par cas
Industries de défense, numérique, juridique, la liste des souverainetés à récupérer ne s’arrête pas là. Il faut y ajouter la politique industrielle au sens large, la politique agricole et l’indépendance pharmaceutique. L’Europe a trop cru dans la mondialisation et s’est trop accommodée des délocalisations, du découpage des chaînes de valeur. Les grands laboratoires pharmaceutiques ont délocalisé en Chine et en Inde la fabrication des excipients, mais aussi de certaines molécules. Le contrôle qualité n’est pas toujours au rendez-vous. La moindre rupture dans la chaîne d’approvisionnement entraîne des pénuries, avec tous les risques que cela comporte pour les patients.Là aussi, si l’on veut une Europe qui protège, il faut recouvrer une autonomie pour la production des médicaments. Comme pour la recherche de nouveaux produits. « S’il s’agit, avec le concept de souveraineté européenne, d’achever de siphonner ce qui reste de souveraineté nationale, comme en rêvent les fédéralistes, c’est un marché de dupes, prévient Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères. En revanche, si cela consiste à donner des contenus concrets à l’idée européenne, cela se discute. » Quoi qu’il en soit, il faudra faire du cas par cas. Avec pragmatisme, doigté, en sachant que la France est, pour le moment, isolée et qu’il lui faut avoir, selon les circonstances, des alliés qui ne seront pas toujours les mêmes. Surtout, n’ostraciser personne et ne pas mettre tous nos oeufs dans le panier de l’alliance franco-allemande.

REGAGNER L’INDéPENDANCE PHARMACEUTIQUE Les grands laboratoires ont délocalisé en Chine, sans réel contrôle qualité. Ci-dessus, Xi Jinping, Angela Merkel, Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker, à l’Elysée, le 26 mars.
REGAGNER L’INDéPENDANCE PHARMACEUTIQUE Les grands laboratoires ont délocalisé en Chine, sans réel contrôle qualité. Ci-dessus, Xi Jinping, Angela Merkel, Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker, à l’Elysée, le 26 mars.

Défendre ses intérêts
L’Allemagne poursuit, aujourd’hui – comme hier ? –, son agenda en fonction de ses seuls intérêts. Elle coopère quand il y a quelque chose à récupérer. Ce fut le cas avec Airbus. Ce ne le fut pas dans le nucléaire. Le jour où les Allemands ont compris que la coopération entre Siemens et Areva ne leur laisserait qu’un strapontin, ils se sont retirés et ont décidé unilatéralement de fermer leurs centrales nucléaires et de relancer celles à charbon. En mettant le partenaire français devant le fait accompli. Dans l’énergie, les Allemands font, là aussi, cavalier seul. Dans la coopération naissante sur les industries de défense, ils cachent à peine leur ambition de piloter non seulement le char, mais aussi l’avion de combat du futur. La nouvelle patronne de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, a d’ores et déjà fixé à Emmanuel Macron les limites de ce qui était négociable et de ce qui ne l’était pas. En appliquant un principe vieux comme le monde : tout ce qui est à moi est à moi, tout ce qui est à toi, on en discute. Pas de mutualisation des dettes. Pas d’harmonisation sociale, ni fiscale. En revanche, elle envisage que l’Union européenne ait un siège au Conseil de sécurité. Dans le contexte international, cela veut dire que la France devrait céder le sien à l’UE. Il faut en finir avec le tropisme germanophile de nos élites, notamment dans la haute administration, qui les pousse à céder toujours sans rien obtenir en retour. La France doit calquer son attitude sur celle de l’Allemagne. Défendre ses intérêts, ne pas craindre d’utiliser son droit de veto et revenir à une Europe à la carte où l’on fait avancer des projets communs, en partageant des pans de souveraineté parce que chacun y trouve son compte. Et l’Europe en sortira grandie .