Alexandre Devecchio

je ne suis pas pour une société d’ordre, où tout est joué à la naissance », raconte-t-il depuis la table de la buvette du Figaro. De fait, s’il était né sous l’Ancien Régime, Alexandre Devecchio (en un mot non en deux) n’aurait jamais lancé le Figarovox en compagnie d’un Vincent Trémolet de Villers. Né à Épinay-sur-Seine, de parents d’origine italienne, il a grandi dans ces banlieues que peu de journalistes connaissent vraiment. « L’islamisation des quartiers, je l’ai vue en live. J’étais au lycée au moment du 11 septembre, on a vu les choses se raidir ».

Le petit Devecchio rêve alors de cinéma, réalise plusieurs court-métrages, mais échoue aux oraux des concours qu’il tente. Il enchaîne avec des études d’histoire, conclues par un mémoire sur l’identité nationale, réussi avec mention. « Un métier qui me paraissait moins répétitif que prof, moins compliqué que le cinéma : j’ai choisi le journalisme ». Il a malgré tout l’occasion d’exprimer sa créativité au quotidien en trouvant de la place pour caser toujours plus de nouveaux livres sur l’invraisemblable foutoir de son bureau. Bureau où s’est perdue dès ses premiers jours au Figaro sa carte ticketrestaurant, sur laquelle dorment des centaines d’euros de crédit. Cette désorganisation perpétuelle se mélange paradoxalement à une certaine efficacité et un sens de la débrouille qui lui permet de terminer un reportage sur Bernanos au Brésil sans son portefeuille ni son short, subtilisés à la faveur d’un bain de mer imprudent.

Retour en arrière. Ses parents l’envoient dans une prépa « égalité des chances » dont ils ont entendu parler à la radio. Il entre au Centre de Formation des Journalistes, et travaille au Bondy Blog – devenu depuis le bastion de l’islamo-gauchisme. Pigeant pour Libé, Le Point, ou Marianne, il met en tout un point d’honneur à éviter de « tomber dans un prêtà- penser, même politiquement incorrect ». Après deux ans passés à Atlantico à travailler jour et nuit, il envoie une candidature spontanée au Figaro, au moment où se lançait un nouveau concept : le Figarovox. « Il a donné un coup de jeune au Figaro », estime Eugénie Bastié, qui travaille avec lui. « Il s’empare de sujets qui sont davantage ceux de la France périphérique Le Figaro n’est plus uniquement le journal des libéraux pro-mondialisation ». Venu des territoires abandonnés de la République, il a découvert l’histoire en écoutant Zemmour, le premier à parler intelligemment des banlieues dans On n’est pas couché. Il a poursuivi ses pérégrinations intellectuelles dans les pages de Marianne, puis dans ses lectures pour Atlantico, dont il garde en particulier Guilluy et Michéa. Alors que pour beaucoup, 2005 représente la date de la fracture entre les médias et la réalité lors du référendum européen, son 2005 à lui est celui des émeutes, où « dans le discours de ceux qui brûlent les voitures, on sent une détestation profonde de la France ». Sa France à lui est avant tout charnelle et populaire.

Figarovox a été lancé un an avant l’atentat de Charlie Hebdo, et juste après les premières Manifs pour Tous. Une séquence où la parole s’est considérablement libérée. Le trentenaire sent alors le vent tourner, et enquête sur une jeune génération, la sienne. En 2016, paraît Les nouveaux enfants du siècle (Éd. du Cerf) où il raconte trois familles opposées de cete même génération : les djihadistes, les identitaires, les réacs. Ce grand travailleur ne se considère pas comme un journaliste d’idées. Il fonde ses idées empiriquement. Nul besoin de théories sur « le meilleur des mondes globalisés » pour constater ses ravages sur ses parents, vendeurs de textile sur le marché qui ont vu leurs fournisseurs disparaître. « J’essaye d’être utile aux gens en les informant. » Pour cela, il reste ouvert à tous. « Ce n’est pas quelqu’un dont on se méfie, et c’est pour ça qu’il va très loin », assure une bonne connaisseuse des milieux militants et politiques catholiques. Chez lui, pas de conscience de classe, mais une conscience de génération : « Ma génération a vu que non seulement il n’y avait pas de fin de l’histoire, mais que l’histoire était de plus en plus tragique ». Rien de torturé cependant chez celui qui reconnaît volontiers que la vie a été bonne avec lui. Le génie français est un mélange subtil d’ambition pour le propos et d’humilité pour la personne. Une bonne synthèse de ce qu’est Alexandre Devecchio.