Le parcours du combattant de l’insertion

Le goût de la liberté a poussé Guillaume à abandonner l’école à 16 ans. Et à quitter le foyer familial pour échapper à une ambiance de cris et de conflits. Il décroche quelques petits boulots au noir, squatte des halls d’immeubles de Saint-Nazaire, la ville qui l’a vu naître, pour dormir la nuit, ou se fait héberger à droite, à gauche. « A cette époque, je ne faisais pas la manche, j’avais des amis pour m’aider », raconte le Breton de 24 ans, échoué là dans une rue d’Alès, assis en tailleur derrière son sac à dos sur lequel se disputent quelques euros. « J’ai vécu comme ça pendant deux ans, sans vraiment de motivation pour travailler autre que de me payer à manger et de pouvoir faire la fête, poursuit-il. Mes amis qui, au début, ont essayé de me sortir de là, ont commencé à répondre de moins en moins au téléphone. Jusqu’au jour où je me suis retrouvé complètement seul. » Un premier choc. Cette liberté qu’il avait tant fantasmée se transforme en carcan.

Mauvais choix
A 18 ans, il part six semaines au Bénin grâce à une association, pour apprendre la maçonnerie en construisant une école de village. « Un très beau voyage », souffle-til dans un sourire timide. A son retour, il rentre chez lui avec l’idée de reprendre pied dans sa vie. Mais la distance qui s’est installée avec sa famille est trop grande. Il repart définitivement et travaille quelque temps sur un chantier, dort à côté, dans un hall, pour ne pas être en retard. Il se décide alors à prendre la route, traverse la France entière, s’arrête un jour à Paris et en repart le lendemain, refroidi « par l’atmosphère pas franchement accueillante » de la capitale, pour finalement atterrir dans le Gard : « Au centre d’accueil, comme il n’y avait plus de place, le veilleur de nuit a fait un aller-retour chez lui pour me chercher un lit de camp. » Une attention qui lui fait adopter Alès. Depuis, il en a également pris l’accent. Mais, sans attache, sans diplôme et sans formation, trouver un travail fixe n’a rien d’une sinécure. Guillaume s’en rend rapidement compte. Quant aux subtilités bureaucratiques de Pôle emploi, elles restent encore pour lui un mystère : « J’ai droit à une aide financière, mais on me demande d’ouvrir un compte en banque. Mais, à la banque, on me demande d’avoir d’abord cette aide. » Pas de quoi entamer sa motivation pour autant, celle qui lui a manqué un temps et l’a poussé, reconnaît-il, à faire des mauvais choix. « J’ai envie de m’en sortir, de trouver un travail concret, d’avoir un appartement », explique-t-il. En ce moment, il postule tous azimuts pour trouver un job. Il s’adresse également à des associations, comme l’Association de soutien pour l’insertion (Aspi). Des profils comme celui de Guillaume, Christophe Clauzel, son président, en voit passer souvent. « Mais pas que… On se retrouve avec des personnes peu qualifiées, certaines qui dorment en centre d’accueil, mais également avec des bac + 3 », précise-t-il. Ce que confirme Pierre Martin, conseiller municipale LR à la tête de la mission locale jeunes : « On a eu un fils de médecin qui avait arrêté ses études à un moment donné et qui ne savait plus comment faire pour se reprendre en main. » L’Aspi, au sein de laquelle Christophe Clauzel est épaulé dans sa mission par Sonia Ferreres, la directrice, gère plusieurs dispositifs destinés à aider ces jeunes adultes à retrouver le chemin de l’emploi ou de la formation. Il s’agit notamment de l’action d’insertion et d’accompagnement (AIA), « qui sert à lever les freins, que ce soit la mobilité, la santé, les questions sociales et la motivation », détaille le président de l’Aspi, ainsi que des chantiers d’insertion. Les participants à ces chantiers bénéficient d’un contrat d’un an de 26 heures par semaine et sont rémunérés 860 € par mois.

Levé à 4 heures
Un sésame que Karim savoure chaque jour en venant sur le site du chantier. Il est né au Maroc. Quand il a 10 ans, son père embarque toute la famille pour la Corse où il va travailler comme ouvrier agricole. Un temps seulement. « La Corse… C’est la guerre là-bas », rigole-t-il aujourd’hui. La famille en part au bout d’un mois à peine. Après quelques pérégrinations, elle finit par s’installer à Alès. Le père et l’aîné des enfants travaillent sur les marchés. A ses 17 ans, Karim, le dernier des cinq enfants, arrête l’école au niveau du CAP. Le cadre scolaire le « soûle » et, de toute manière, ses parents n’ont pas de quoi lui payer des études. Dernier de la fratrie à vivre encore au domicile parental, il est fermement invité à donner un coup de main sur les marchés. Ses parents comptent beaucoup sur lui. « Je suis le seul des enfants à rester dans la région. Mes parents ont besoin de moi pour conduire, ils n’ont pas le permis. Pour faire de l’administratif aussi, ils ne parlent pas très bien le français. » Des obligations familiales qui l’ont contraint à refuser des offres d’emploi dans d’autres villes. « Pourtant, j’aimerais bien aller travailler à Toulouse, à Lyon ou à Montpellier. Il y a du boulot là-bas », confie-t-il avec une pointe de regret dans la voix. Mais pas de quoi entamer son moral. Pas le genre de ce jeune gars de 24 ans, au caractère bien trempé : « Moi, j’ai toujours eu la motivation de travailler. Quand on doit se lever à 4 heures tous les jours pour travailler, comme je l’ai fait sur les marchés, y a plus grand-chose qui te fait peur. » Axel, 21 ans, son acolyte de chantier, n’est pas prêt non plus à partir de sa région. Mais pas pour les mêmes raisons. « Je n’aime pas les grandes villes, c’est ici que je veux travailler. J’y ai ma copine et ma famille », tranche-t-il. Un attachement à son territoire qui, à l’heure de la sacro-sainte mobilité prônée sur tous les tons, est un handicap. Pourtant, après un bac pro en mécanique – bricoler tout ce qui ressemble de près ou de loin à un moteur à explosion est une réelle passion chez lui –, il dégote un CDI à Speedy. Qui ne durera que dix jours. « Ça s’est mal passé, le stress, la cadence. J’ai perdu mes moyens. » Mal préparé aux exigences et à la dureté du monde du travail, Axel se renferme après cet échec. Pendant plusieurs mois, sa seule motivation se résume à allumer sa console et à bricoler sa bécane. D’une « nature solitaire », comme il dit, être seul ne lui pèse pas trop. Financièrement, c’est une autre histoire. Car arrive un moment où l’entraide familiale ne suffit plus, il accumule jusqu’à trois loyers de retard. C’est finalement une amie de sa mère qui lui permet de rebondir une première fois, en l’embauchant pour un contrat saisonnier. Deux mois qui lui redonnent le goût de l’effort qu’il avait perdu en route. Quelques mois seront encore nécessaires avant qu’il ne pousse la porte de l’Aspi. « Le chantier d’insertion m’a permis de reprendre confiance en moi, de me remotiver. J’ai postulé il y a quelques semaines à un poste à Norauto, j’attends la réponse », explique-t-il fièrement.

CDD jamais reconduits
Une connaissance accrue de la mécanique que Julie, 21 ans, aimerait bien détenir. Depuis trois mois, elle bachote le code de la route grâce à un autre dispositif de l’Aspi. Dans la région d’Alès, le permis est une nécessité absolue. Elle l’a découvert à ses dépens. Après une scolarité chaotique, elle suit un CAP petite enfance par défaut – « j’ai eu des problèmes familiaux à un moment, ça s’est répercuté sur mes notes, et comme on m’a mal orientée, j’ai dû accepter cette formation ». Julie, qui cache derrière un sourire radieux une timidité extrême, parvient à décrocher des CDD de quelques mois. Dans le drive du supermarché Cora, comme agente d’entretien ou comme vendeuse. Mais, à chaque fois, ils ne sont pas reconduits. Quel que soit le job, elle se retrouve face au même problème. « J’ai multiplié les retards. Quand vous commencez à 5 heures du matin, ça devient presque impossible d’arriver à l’heure sans le permis. » Alors, avant même de savoir exactement ce que sera son métier, elle n’a qu’un objectif en tête : le permis. Pour Guillaume, 22 ans, né à Alès, ça n’a jamais été son véritable problème. Il sait pouvoir compter sur sa dévouée voisine pour le véhiculer. Quant à savoir ce qu’il veut faire, il n’a aucun doute non plus : « l’hôtellerie, en cuisine ou au service. Mais j’ai un faible pour la pâtisserie ». Mais, alors qu’il est en première dans un lycée hôtelier, il est obligé de tout arrêter. Plusieurs fois par jour, il est pris de malaises, doit s’accrocher aux tables pour ne pas tomber. Les médecins ne lui apportent aucune réponse sur son mystérieux mal. Tout juste lui prescrit-on de l’homéopathie. Peu à peu, son cercle de vie se rétrécit. Faire des courses au supermarché à quelques centaines de mètres de chez lui devient une véritable épreuve. Pendant quatre ans, il végète chez lui. Dans des accès de courage, il tente bien de reprendre les études, mais les malaises sont plus forts. « Je me suis renfermé, je ne voyais plus personne et je n’avais plus aucune confiance en moi », résumet- il. Sa voisine, décidément indispensable, le pousse finalement à candidater auprès de l’Aspi. « J’ai un peu hésité par rapport à mes malaises… Et, en même temps, travailler en plein air, je me suis dit que ça pourrait me faire du bien. » Le premier jour sur le chantier de l’AIA, son handicap le fait presque renoncer. Mais il s’obstine. A raison. « Ça fait trois semaines que je suis là, et, mis à part le premier jour, je n’ai pas fait de malaise. C’est exceptionnel ! » Déterminé, Guillaume, qui sait devoir avancer aujourd’hui pas après pas, garde son objectif en tête : « J’ai toujours le même rêve, l’hôtellerie. ».