Quand la Russie nous absorbera

Très bientôt, la Russie absorbera la Biélorussie. C’est ce que prédit le livre Le Monde au xxie siècle, rédigé par des experts de l’école de formation des diplomates russes, le MGIMO. Selon eux, Moscou doit protéger ses intérêts en Biélorussie, et si le président Alexandre Loukachenko [au pouvoir depuis 1994] était amené à passer le relais, son successeur devrait être prorusse. L’intégration avec la Russie serait alors si forte qu’aux alentours de 2050 l’annexion semblerait naturelle.

Il y a aussi un plan B, au cas où Loukachenko se montrerait déloyal ou si des armées pro-occidentales et hostiles à la Russie faisaient leur apparition dans le pays. Il faudrait alors recourir à la force, par exemple selon le scénario appliqué en Crimée. Pour la Russie, ce déplacement des frontières vers l’ouest signifierait un retour à l’impérialisme. Pour la Pologne, les États baltes et l’Otan, ce serait la dernière sonnette d’alarme. Repérée sur Internet par des journalistes biélorusses indépendants, la publication a fait scandale. Le MGIMO l’a rapidement retirée, précisant qu’elle n’exprimait que les opinions des auteurs, et non la position offcielle de l’État russe. Des experts font cependant remarquer que le MGIMO n’est pas n’importe quelle institution. “Cet épisode révèle que, dans l’entourage du pouvoir russe, des gens jugent le président Loukachenko déloyal et pensent qu’il faut couper court aux aspirations indépendantistes de la Biélorussie”, affirme le chercheur Kamil Klysinski du Centre des études orientales OSW [financé par l’État polonais].

Il attire aussi l’attention sur le profil du nouvel ambassadeur russe à Minsk : “Mikhaïl Babitch n’est pas venu boire du champagne, c’est le représentant direct de Vladimir Poutine.” Les médias d’opposition [relayant les propos d’experts ukrainiens] l’ont présenté comme un “ambassadeur de guerre” et un “saboteur professionnel” qui a “soutenu l’annexion de la Crimée”. Auparavant, il aurait été commando dans les services secrets. Il était aussi pressenti pour devenir ambassadeur à Kiev, mais les Ukrainiens n’ont pas voulu de lui. Loukachenko prend l’affaire au sérieux. Au début de septembre, l’armée et la police ont mené des exercices au scénario original pour la Biélorussie. Il supposait qu’un groupe non identifié, bien armé et familier du terrain, avait atteint Minsk et occupait un bâtiment administratif. En parallèle, plus à l’est, près de Baryssaw, des troupes régulières conduisaient contre une formation armée illégale des manoeuvres défensives à l’aide de chars, d’artillerie et d’équipement anti-aérien. Certains journalistes d’opposition se sont demandé : quels combattants disposent d’avions ? Depuis des mois, Loukachenko ne cesse de rappeler à chaque occasion que l’indépendance est menacée et qu’il ne faut pas abandonner. L’état de l’économie est source d’angoisse. Cet été, dans une instruction envoyée aux fonctionnaires, le président a indiqué : “Si une chose a été planifiée, elle doit être faite. La seule excuse est la mort. Nous sommes sur le front, et si nous ne tenons pas bon pendant ces prochaines années, nous perdrons, ce qui signifie que nous ferons partie d’un autre État ou qu’ils essuieront leurs bottes sur nous.”

Stoïcisme fataliste. Les médias russes relatent que le Kremlin en a assez de Loukachenko et de subventionner l’économie biélorusse, par exemple sous la forme de livraisons de pétrole à tarif préférentiel que Minsk raffine et revend à l’étranger aux cours mondiaux. Ces opérations représentent 3 % du PIB biélorusse. La défense contre “un autre État non identifié” est d’autant plus difficile que Loukachenko a lié son pays à la Russie en bénéficiant de ses crédits et en lui vendant ses produits agroalimentaires. Il craint aussi que les entreprises russes ne rachètent les dernières industries fortes du pays, comme le raffinage et la production d’engrais. Minsk mise sur le secteur des nouvelles technologies pour se sortir de ce piège, mais malgré des succès internationaux comme le jeu vidéo World of Tanks, il demeure trop faible. Loukachenko cherche par ailleurs du soutien hors d’Europe, notamment en Chine, au Venezuela, en Asie centrale et au Caucase. En septembre, il s’est rendu à Tachkent pour négocier des achats de coton ouzbek, moins cher mais ramassé dans des conditions proches de l’esclavagisme. La Biélorussie a mis en place un système économique qui rappelle la Pologne communiste, avec un rôle central pour l’État, la promotion du plein-emploi, mais aussi des incohérences et des problèmes de productivité. Le pain cuit à Minsk est distribué dans un rayon de 250 kilomètres alors qu’il existe d’autres boulangeries plus proches des points de vente. Dernièrement, on a beaucoup parlé d’une habitante de Sloutsk qui tient un stand de location de matériel de sport d’hiver. L’été, elle doit quand même rester assise derrière son comptoir pendant sept heures à ne rien faire.

L’une des caractéristiques de la “petite stabilisation” apportée par Loukachenko – une période qui reste malgré tout l’une des meilleures de l’histoire de la Biélorussie – est son état de crise permanente, du moins à l’échelle macro. Les Biélorusses ont appris à s’adapter. Le reporter Artur Zygmuntowicz explique avec humour qu’ils peuvent gagner 200 dollars par mois, en dépenser 300 et en économiser 100. Les gens n’ont pas de gêne à parler d’argent et à partager leurs stratégies de survie, comme l’exploitation de petits lopins de terre à la campagne. On ne s’étonnera donc pas de voir qu’un internaute a estimé la valeur du dernier iPhone à 65 sacs de pommes de terre. Théoriquement, les Biélorusses devraient être les alliés de Loukachenko dans la défense de la souveraineté nationale. Cependant, le régime s’est évertué à brider les mouvements nationalistes et à pousser la société vers l’apathie et la vie au jour le jour. Loukachenko est le visage du système, mais son coeur est l’appareil d’État avec ses nombreux fonctionnaires, miliciens et agents du KGB. En privé, ils peuvent être très gentils, mais, au travail, ils montrent aux gens ordinaires qu’ils n’ont aucune chance d’avoir le dessus dans un affrontement avec le pouvoir.

C’est l’une des raisons du stoïcisme fataliste des Biélorusses, convaincus que la grande politique est l’oeuvre des dieux de l’Olympe et qu’il faut se conformer à leurs décisions. De récentes études montrent ainsi que les Biélorusses comptent parmi les sociétés les moins émotives et les moins heureuses d’Europe : ils occupent la 73e place, les Polonais la 42e, les Russes la 59e et les Ukrainiens la 138e. “Le président Loukachenko a privatisé l’indépendance”, explique, pessimiste, Kamil Kłysiński. L’historien Yahor Sourski, de l’Académie des sciences de Biélorussie, soutient cependant que “la base du patriotisme biélorusse contemporain n’est ni la solidarité ni la lutte, mais la perception des différences de culture et de mentalité avec la Russie, ainsi que la conviction de pouvoir être maître chez soi. Les Biélorusses ont grandi dans une atmosphère antimilitariste, la guerre n’est pas associée au patriotisme ou à l’héroïsme, mais davantage à des sacrifices injustifiés. Cela crée une distance avec la Russie et sa politique actuelle de militarisation.” Les symboles liés à la Russie, comme la croix de Saint-Georges, laissent ainsi de plus en plus la place au Pahonie [le cavalier emblème de la Biélorussie médiévale]. Cette mode doit inquiéter les experts du MGIMO et leurs employeurs au Kremlin, car elle fait courir à la Russie le risque de se casser les dents en voulant absorber son voisin.