Koenraad Dedobbeleer

L’exposition Kunststoff : Gallery of Material Culture, présentée actuellement au WIELS, à Bruxelles, aborde une à une, et souvent ensemble, les thématiques qui déterminent lc travail de Koenraad Dedobbeleer. Ce qui, à première vue, constitue un univers relativement fermé se déploie progressivement pour devenir un exercice passionnant sur l’art et la culture, les modes de présentation et le musée, mais également la valeur et l’authenticité. Les installations sculpturales de l‘artiste mélangent art, design et architecture, ainsi que patrimoine et objets de la vie quotidienne. Il explique : « ]e ne vois pas pourquoi il faudrait faire une distinction entre les disciplines ou les classer selon une certaine hiérarchie. Ce sont toutes des expressions culturelles différentes. Un objet doit, avant tout, fasciner et être singulièrement assemblé. » Par ailleurs, l’artiste remet en question des notions comme la valeur, l’authenticité et l‘originalité, par exemple en intégrant dans ses propres installations des répliques d’une sculpture antique connue sous le nom d’Ephèbe blond, ou d’une statuette précolombienne de la culture Chimû. Dans Désarticulation d’un futur attendu, l’artiste paraît inverser les rôles : le socle devient sculpture et les sculptures — des morceaux de granit trouvés —- font office de socle : « Personnellement, je ne me soucie guère de savoir si une oeuvre est vraie ou non. Pour moi, une copie est aussi authentique que l’original. C’est, en outre, une excellente façon de porter le dialogue à un échelon supérieur. Les éléments que j’intègre dans mon travail sont de simples phénomènes matériels que je rencontre à un moment donné. Si l’apparence formelle m’intrigue, il trouve sa place dans une de mes installations. Quoi qu’il en soit, la valeur des choses est, à mon sens, relative, dans la mesure où elle est toujours basée sur les conventions. » Koenraad Dedobbeleer préfère garder une certaine distance avec le marché de l‘art. Comme l’indique le titre de l’exposition, l’artiste nourrit des sentiments mitigés sur sa contribution personnelle à l’énorme quantité d’objets produits depuis le début de l’humanité : « Le marché de l’art est ce qu’il est et c’est le domaine de la galerie. Comme un écrivain confie son livre à un éditeur, je fais de même avec ma galerie. Nous sommes partenaires dans cette histoire, certes, mais chacun a une tâche clairement définie. En même temps, cet aspect est étroitement lié au rapport entre art et pouvoir, si celui-ci se définit comme un pouvoir d’achat. L’art est lié à cette notion, notamment par l‘attribution de subventions par les pouvoirs publics. En même temps, le rôle intrinsèque d‘un directeur de musée, qui est généralement un fonctionnaire, n‘est pas si mauvais. Même si il ou elle exprime une préférence pour ce qu’il ou elle estime pertinent, ce qui peut influencer le marché de l’art. »

Ablaut, 2016, toile de coton et ceintures de cuir. noyer, 190 x 178 x 38 cm. 0 de l‘artiste / Courtesy CLEARING, Bruxelles / New York
Ablaut, 2016, toile de coton et ceintures de cuir. noyer, 190 x 178 x 38 cm. 0 de l‘artiste / Courtesy CLEARING, Bruxelles / New York

 

Dismption of the Antidpated Future, 2009, bols mélaminé et trois pierres de granit, 120 x 90x 110 cm. © de l‘artiste / Courtesy CLEARING, Bruxelles! New York
Dismption of the Antidpated Future, 2009, bols mélaminé et trois pierres de granit, 120 x 90x 110 cm. © de l‘artiste / Courtesy CLEARING, Bruxelles! New York

 

Fausse Blonde, 2016, acier laqué, peinture émaillée, boulons en acier inoxydable, 343 x 226 x 305 cm.© de l‘artiste / Courtesy CLEARING. Bruxelles l New York
Fausse Blonde, 2016, acier laqué, peinture émaillée, boulons en acier inoxydable, 343 x 226 x 305 cm.© de l‘artiste / Courtesy CLEARING. Bruxelles l New York

Le plaisir de faire
Au départ, Koenraad Dedobbeleer a une formation de graphiste. En dehors de son amour pour la chose imprimée, il n’en garde personnellement rien ou presque : « C’était, à l’époque, le meilleur accès au monde de l‘art. Aujourd’hui, je me sens davantage attiré par le physique, le tactile et le spatial. Une installation et une représentation se situent dans un type d’espace différent : une représentation se déroule dans un espace autre que physique, donne une interprétation de la perspective et donc de la réalité. En même temps, cela reste un objet. Même si les représentations le sont de moins en moins, dans la mesure où elles consistent de plus en plus en des pixels, et donc en un système électronique mécanique. ]e n‘aime pas le numérique. C’est stupide, énergivore et cela implique une certaine forme de tyranie. » Bien que l’artiste mélange constamment tous les médias et cadres de référence, les trois salles d’exposition du WIELS dégagent chacune une atmosphère spécifique. La première salle, où sont exposées les sculptures plus anciennes, baigne dans l’atmosphère d’un musée d’art contemporain, tandis que la deuxième fait penser aux vitrines d’un musée d‘archéologie.Dans la troisième salle, à l’étage, l’artiste présente un intérieur familial avec poêle, canapés aux formes organiques, bibliothèque et machine à café avec laquelle les visiteurs peuvent se faire un café. En outre, il a établi le contact avec le monde extérieur en faisant des trous dans le mur de l’exposition : « Au fil des années, cette salle s’est de plus en plus isolée du contexte avoisinant pour devenir une sorte d’étrange cage fermée, alors qu’il n’y a pas vraiment de raison à cela. J’ai donc décidé de la rouvrir, comme une sorte de défi institutionnel, intelligent et physique. » D’un autre côté, l‘artiste souligne que son oeuvre ne vise pas à annoncer de grandes théories ou philosophies : « Dans ce sens, je suis très égoïste. Pour moi, il s‘agit avant tout du pur plaisir de faire, même si cela ne veut pas dire que mon oeuvre soit autobiographique ou personnelle. Certaines choses m’occupent et j’y travaille, mais cela peut signifier tout autre chose pour le spectateur. C’est pour cette raison, entre autres, que je considère mon atelier comme strictement privé. Personne ne doit voir les évolutions de ma pensée avant que les oeuvres ne soient terminées et prêtes à être montrées au monde extérieur. On ne va pas manger dans la cuisine d’un grand cuisinier. Peut-être s‘agit-il aussi d’une sorte de vulnérabilité et d‘angoisse. Non que je n’aie pas de contact avec des collectionneurs, par exemple. Certains sont même des amis, mais je préfère qu’ils ne viennent pas me rendre visite dans mon atelier. ll est parfois difficile de refuser : à cause des réseaux sociaux, les gens ont pris l’habitude de satisfaire leur curiosité et il faut presque se défendre pour protéger sa vie privée. Pour moi, une visite de l’atelier pourrait presque être considérée comme une sorte de voyeurisme pervers. »