La France, championne du décrochage scolaire

Le très fort taux de jeunes inactifs dans notre pays, comme le rapporte l’OCDE, met en lumière les défaillances d’un système scolaire français à la peine. Tour d’horizon des principaux symptômes dont il faut venir à bout.

Trop souvent épinglé comme un concept réactionnaire, le goût de l’effort s’est peu à peu effacé. Depuis la loi d’orientation du 10 juillet 1989, portée par Lionel Jospin, alors ministre de l’Education nationale, c’est à l’institution de s’adapter à son public, et aux enseignants d’organiser leurs enseignements « en prenant en compte les rythmes d’apprentissage de chaque élève ». Apprendre à l’enfant à se dépasser ? Il ne faudrait pas le brusquer, sacrifier la sacro-sainte notion de plaisir et les capacités de développement de chaque enfant. Qu’importent les conseils du philosophe Alain, qui, dans Propos sur l’éducation, en 1932, avertissait : « Il faut aussi que l’enfant se sente grandir, lorsqu’il passe du jeu au travail. Ce beau pas- sage, bien loin de le rendre insensible, je le voudrais marqué et solennel. L’enfant vous sera reconnaissant de l’avoir forcé, il vous méprisera de l’avoir flatté. » Mais, désormais, ce laxisme aux effets délétères est installé. « Cette réforme a permis que chaque enfant puisse passer dans le niveau supérieur sans que jamais il ait à franchir de difficultés, de barrages, se désole Pierre Favre, président du Syndicat national des écoles (SNE). Ce qui a amené beaucoup d’enseignants à laisser penser que les acquisitions pouvaient intervenir plus tard. Hélas, une fois au collège, les enfants qui n’ont pas acquis les fondamentaux sont définitivement perdus. » Pour acquérir ces « bases », encore faudrait-il que les élèves bénéficient, en classe, d’un climat favorable à l’apprentissage. C’est-à-dire sans bruit ni perturbations… Problème, d’après l’enquête Pisa 2015, la France est le pays dont le « climat de discipline » s’est le plus dégradé depuis 2012.

DES FONDAMENTAUX DE MOINS EN MOINS ACQUIS

Selon une étude menée en septembre 2017 par le ministère de l’Education nationale, 20 % des élèves ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux à la fin de l’école primaire. Plus précisément, 15 % des élèves français ont une faible maîtrise du français, un taux qui grimpe à 27 % pour les mathématiques. Et lorsque l’on se tourne vers les établissements du réseau d’éducation prioritaire renforcée (REP +), ces chiffres atteignent de tristes sommets : plus d’un tiers de ces élèves ont d’énormes lacunes en français et plus d’un sur deux, en mathématiques. Les mêmes carences et les mêmes écarts pointés depuis des années par les différentes enquêtes internationales (Pirls, Pisa).

En réaction, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale, a publié le 26 avril 2018 quatre circulaires détaillant des recommandations pédagogiques pour « faciliter l’apprentissage

27 % DES JEUNES DONT LES DEUX PARENTS SONT NÉS À L’ÉTRANGER FONT DES ÉTUDES SUPÉRIEURES, CONTRE 42 % POUR LES ÉLÈVES DE PARENTS “AUTOCHTONES”.

des savoirs fondamentaux ». Concrètement, le ministre invite les professeurs à soumettre leurs élèves à une dictée quotidienne, à un apprentissage renforcé de la grammaire, sans oublier une pratique régulière du calcul mental… De simples conseils polis plus qu’une révolution : ces dispositions étant déjà présentes dans les programmes depuis de longues années, bien que malheureusement peu appliquées.

LES Élèves ISSUS DE L’IMMIGRATION SUR LE Bas-côté

D’après les données recueillies par l’OCDE, sur les quelque 3 millions de personnes âgées de 15 à 34 ans qui ne sont actuellement « ni en enseignement, ni en formation, ni en emploi », 40 % sont issues de l’immigration. Et, parmi elles, 590 000 sont des enfants d’immigrés, cette fameuse deuxième génération.

Ces résultats sont dans la continuité des constatations portées par d’autres études menées par l’organisation. En 2016, par exemple, son enquête « Regards sur l’éducation » rapportait que seulement 27 % des jeunes dont les deux parents sont nés à l’étranger réussissent à faire des études supérieures, contre 42 % pour les élèves dont les deux parents sont « autochtones ». Bien loin de la moyenne des pays de l’OCDE, respectivement à 36 et 39 %.

Un fossé qui marque la dérive inégalitaire du système français. Cependant, selon les observations de l’Insee qui s’interrogeait sur ce même phénomène en 2012, si les enfants d’immigrés sont très vulnérables face à l’échec scolaire (plus de redoublements à l’école, au collège et au lycée), cela tient moins à leur origine étrangère qu’à leur origine sociale. L’institut faisant remarquer que 63 % d’entre eux sont enfants d’ouvriers, contre 37 % pour ceux dont les parents sont nés en France.

L’IMPASSE DE L’ORIENTATION

Au collège comme au lycée, les élèves ne savent plus vers qui se tourner pour trouver la bonne orientation, observe AlbertJean Mougin, ancien président du Syndicat national des lycées et collèges (Snalc-Fgaf). Bien qu’il existe de très bons documents sur les contenus des formations, qui peut, aujourd’hui, les accompagner dans la lecture de ceux-ci ? » Dans chaque établissement du secondaire, des conseillers d’orientation-psychologues du centre d’information et d’orientation (CIO) le plus proche sont censés remplir cette mission. Mais le peuventils ? En 2002, un conseiller d’orientation avait à traiter, en moyenne, le cas de 1 300 élèves. Mais, désormais, après de multiples restrictions budgétaires, le ratio s’établit à un conseiller pour 1 500 élèves.

Une situation qui déboussole les collégiens. D’après une enquête de l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev), en 2018, les collégiens disent être d’abord influencés par la famille, les séries télé ou les recherches Internet… Loin devant les échanges avec les professionnels de l’Education nationale. Dans ces conditions, difficile de trouver sa voie. Pourtant, l’heure est au choix. A partir de la rentrée prochaine, exit les filières S, L et ES. Les élèves entrant en classe de première auront sélectionné trois spécialités parmi 12 possibles. Des spécialités qui détermineront leur éventuelle poursuite d’études : la plate-forme d’orientation Parcoursup exigeant des bacheliers qu’ils maîtrisent une série de compétences « attendues » en lien avec la formation courtisée…

L’éCHEC DE L’ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL

Au lycée, les voies professionnelles sont bien souvent montrées comme des voies de garage en raison des minces perspectives qu’elles offrent à ses élèves. En termes de poursuites d’études comme d’insertion professionnelle. Pourtant, si le bac professionnel a été créé, c’est d’abord pour former des ouvriers qualifiés. Ce qu’il ne fait plus… « Pour son créateur, Jean-Pierre Chevènement [ministre de l’Education nationale de 1984 à 1986], apposer le mot “baccalauréat” sur les diplômes professionnalisant n’avait qu’un but : introduire du “positif symbolique”, se souvient Claude Lelièvre, historien de l’éducation. Mais en aucun cas cette appellation ne sous-entendait qu’une promotion sociale pouvait être à la clé, ni même une quelconque poursuite d’études. Pour cela, il y avait les bacs technologiques. »

De cette idée, désormais, il ne reste pratiquement rien. La faute, selon l’historien, à la suppression du brevet d’études professionnelles (BEP), diplôme en deux ans qui était alors obligatoire pour entrer en bac professionnel, et à la réforme du lycée professionnel de Xavier Darcos, ministre de Nicolas Sarkozy. « A partir de 2009, on brouille tout, tempête-t-il. Le BEP disparaît, le bac pro est réduit à trois ans et la formation prend un tournant plus général… Le fait de rendre ce diplôme plus accessible, tout en permettant des poursuites d’études, a créé un appel d’air et a attiré un grand nombre d’élèves des classes populaires. » Sans possibilité, pour ces élèves, d’en ressortir très qualifiés pour se tourner vers l’emploi, ni armés pour s’attaquer aux BTS et DUT…