LA MIXITÉ : UNE RÉVOLUTION EN DANGER ?

La mixité en milieu scolaire semble aujourd’hui relever de l’évidence, voire d’une condition du pacte républicain, depuis que la loi Haby, adoptée en juillet 1975, en a généralisé l’existence à tous les niveaux d’enseignement. Pourtant cette évolution, cette révolution même, est relativement récente. Commencée au xixe siècle, elle s’inscrit dans le prolongement de la lutte pour la scolarisation des filles menée par les réformateurs anticléricaux et par les féministes. Dans les années 1930, seuls 45 % des établissements scolaires mélangeaient dans quelques classes les enfants de différents sexes. Et c’est au cours des années 1960 que cette coprésence s’est consolidée dans le primaire et généralisée dans l’enseignement secondaire et supérieur. Mais, avant que cet idéal utopique expérimenté par quelques pédagogues isolés ne devienne une norme, il fallut surmonter bien des résistances. C’est d’abord à l’école que la coéducation mit en présence au début du xixe siècle garçons et filles dans un espace commun. Encore faut-il souligner qu’il ne s’agissait alors que d’une « tolérance » liée à des questions budgétaires, limitée en France au degré élémentaire et aux milieux populaires. Dans le sillage de la Contre-Réforme, c’était la séparation des sexes qui était envisagée comme un levier essentiel de défense de la morale catholique.

Ne pas se toucher
La consolidation de l’instruction primaire à partir de la monarchie de Juillet (1830-1848) épousa cette logique de division des sexes devenue la norme, sauf lorsque, dans les communes trop petites ou trop pauvres, le mélange des filles et des garçons ne pouvait être évité par mesure d’économie. Résultat : en 1860, la France comptait près de 14000 écoles de filles et 35 000 écoles de garçons contre environ 17660 écoles mixtes. Dans celles-ci, il fallait mettre en oeuvre « les précautions nécessaires, notamment celle d’une cloison à 1 mètre au moins de hauteur entre les enfants des deux sexes », prendre les dispositions adéquates pour « qu’ils soient séparés dans tous les exercices et pour éviter qu’ils entrent et sortent en même temps », comme le précisèrent deux textes officiels, d’ailleurs difficilement applicables, parus successivement en août 1833, puis en avril 1834. Ne pas se voir et ne pas se toucher, telles étaient les conditions d’une éducation « saine », dans un espace voué d’autant plus à la dissociation que garçons et filles étaient destinés à remplir, adultes, des rôles sexués bien diférents. Aux garçons, l’espace public qui allait de pair avec la formation de l’honnête homme et du bon citoyen. Aux filles, l’arrière-plan domestique, où l’instruction pouvait être utile à condition qu’elle fût cantonnée dans des limites convenables, celles des connaissances utiles à l’épouse et à la mère, gardienne du temple familial. Aussi le développement de l’éducation féminine en France, qui s’accompagna d’une féminisation du personnel enseignant, répondit-il longtemps au souci de lutter contre la mixité et de proposer des enseignements différenciés – ainsi des travaux d’aiguille prescrits dans la loi Duruy du 10 avril 1867 – plutôt qu’à une logique de promotion de l’égalité des sexes. En adoptant en décembre 1880 la loi Camille Sée qui organisait l’enseignement secondaire public des jeunes filles, les républicains entendaient les soustraire à l’influence dominante de l’Église. A condition néanmoins de consolider un enseignement ségrégatif qui conduisait non au baccalauréat, mais à un diplôme de fin d’études secondaires n’ouvrant pas aux facultés. Dans les pays à majorité protestante, la coéducation ne bénéficiait pas du même discrédit, notamment aux États-Unis où elle fut précoce. Dès la première moitié du xixe siècle, dans le Nord, la plupart des écoles élémentaires et des high schools étaient mixtes. Dès le milieu des années 1830, des étudiantes furent admises dans une institution supérieure, Oberlin College dans l’Ohio. La mixité y était conçue comme une préparation à la vie adulte et comme un instrument de pacification des moeurs masculines. Là non plus, donc, il ne s’agissait nullement de contester la naturalisation de la différence sexuée, mais plutôt d’accroître l’efficacité de la socialisation par l’école en forgeant des hommes plus dociles et plus policés. Une telle logique, empreinte de pragmatisme, se retrouve dans les premières expériences de coéducation menées par quelques pionniers en France avant la Première Guerre mondiale. A la fin du Second Empire, au Familistère de Guise dans l’Aisne, les enfants des deux sexes furent ainsi réunis dans une même classe et, bien que séparés par un « large passage », précise son fondateur Jean-Baptiste André Godin, dans son livre-testament Solutions sociales (1871), ils recevaient un enseignement identique. Dix ans plus tard, Paul Robin, adepte de l’éducation intégrale, expérimenta la coéducation sur des enfants de 6 à 14 ans placés à l’orphelinat Prévost de Cempuis dans l’Oise. Dans les deux cas, il s’agissait d’apaiser les tensions entre les deux sexes, de contribuer à l’harmonie sociale par l’apprivoisement des différences. La mixité fut donc d’abord pensée plutôt comme un outil de régulation des sexes, que comme un instrument de transformation sociale, quand elle n’était pas un pis-aller.

Couture et écriture Dans l’école londonienne Orange Street School, vers 1900, garçons et flles sont dans la même classe, mais les premiers apprennent à manier la plume tandis que les secondes s’exercent aux travaux d’aiguille.
Couture et écriture Dans l’école londonienne Orange Street School, vers 1900, garçons et flles sont dans la même classe, mais les premiers apprennent à manier la plume tandis que les secondes s’exercent aux travaux d’aiguille.

Inquiétantes étudiantes
Si la mixité progresse rapidement en France après la Première Guerre mondiale, c’est avant tout, là encore, pour des raisons pratiques. En novembre 1915, la désorganisation provoquée par la mobilisation des instituteurs et la crise des effectifs conduisent au regroupement des filles et des garçons dans un même établissement, mesure étendue aux classes de huitième et de septième (9-10 ans) en octobre 1922. L’anxiété liée au rapprochement des deux sexes dans un même espace s’apaise alors quelque peu dans le niveau élémentaire. A l’inverse, dans l’enseignement secondaire, la création d’un baccalauréat féminin en 1919 et la fusion, en mars 1924, des programmes de l’enseignement secondaire, désormais identiques pour les filles et les garçons, ne remettent pas en cause le principe de l’éloignement physique, qui reste de règle. Et ce d’autant plus qu’en 1929 le pape condamne la coéducation dans l’encyclique Divini illius magistri, entravant sa progression dans un pays à majorité catholique comme la France. Dans l’enseignement supérieur, l’arrivée des femmes en petites cohortes dans les amphithéâtres – il y a six bachelières entre 1861 et 1866 contre 1112 en 1920 en France – est tolérée mais reste suspecte, tant elle paraît porteuse de trouble dans le genre. Figure de l’intellectuelle, l’étudiante inquiète ses condisciples masculins – et ses professeurs. Elle suscite parfois aussi, notamment chez les premiers, des réactions de rejet d’autant plus violentes qu’elle constitue une concurrence supplémentaire dont les hommes se passeraient aisément. L’expérience menée au lycée Marcelin-Berthelot de Saint- Maur-des-Fossés en région parisienne, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, n’en est que plus exceptionnelle, même si elle souligne les nombreuses ambiguïtés liées au progrès de la mixité en France. Ouvert à la rentrée 1938, le lycée accueille 25 jeunes filles dans les sections du premier et du second cycles. Elles seront 515 en 1945, soit 39 % des effectifs. Du fait de la rareté des établissements secondaires de jeunes filles dans la banlieue sud-est et portée par la demande de familles soucieuses de promotion sociale pour leurs filles, la mixité s’y impose faute de mieux dans le contexte d’un régime de Vichy – ce n’est pas le moindre des paradoxes – qui exalte le prétendu « éternel féminin » selon la sociologue Francine Muel-Dreyfus, et cherche à chasser les femmes des professions réputées viriles. Le pli est pris toutefois. Après guerre, la mixité se généralise. En janvier 1959, la circulaire Berthoin légalise les lycées mixtes nouvellement construits, disposition étendue en 1963 à l’ensemble des collèges. Puis, dans le sillage de Mai 68 et d’une libération progressive des moeurs qui facilite une sexualité plus épanouie et moins dangereuse pour les filles grâce à la légalisation de la contraception en décembre 1967, le mélange des sexes devient la norme dans le monde scolaire. Une norme consolidée par la loi Haby qui, en juillet 1975, généralise la mixité dans tous les degrés d’enseignement. La mise en évidence des progrès accomplis depuis le milieu du xixe siècle ne doit pas nous dispenser d’une histoire « par le bas » de la mixité, attentive aux expériences, aux acteurs et aux représentations produites par le mélange des deux sexes dans le monde scolaire. Difficile à construire, elle se heurte aux lacunes des sources, notamment avant l’entre-deux-guerres, quand les historiens disposent surtout d’observations – trop rares cependant – des adultes qui participèrent à la mise en oeuvre concrète de la mixité, les témoignages des enfants et des adolescents, essentiellement rétrospectifs, demeurant exceptionnels.

L’épreuve Le 12 juin 1932, aux écrits du baccalauréat au Parc des expositions de la porte de Versailles à Paris, très peu de femmes se trouvent parmi les hommes.
L’épreuve Le 12 juin 1932, aux écrits du baccalauréat au Parc des expositions de la porte de Versailles à Paris, très peu de femmes se trouvent parmi les hommes.

Gare à la chasteté
L’accent mis par les pionniers de la coéducation sur la préservation de la moralité souligne, en creux, la profondeur de l’anxiété suscitée par un côtoiement des sexes propice à la débauche. Ainsi l’expérience menée pendant les années 1880 par Paul Robin a-t-elle été soit brocardée, notamment dans la presse où elle fut accusée de générer des attirances malsaines, soit défendue au motif qu’elle préservait une morale désormais laïcisée. Les inspecteurs venus observer le fonctionnement de l’orphelinat Prévost furent impressionnés par la conduite irréprochable des enfants. Ils firent l’éloge de l’expérience, dans la mesure où elle préservait rigoureusement la bonne conduite et surtout la chasteté des pensionnaires. L’un de ces observateurs, Ernest Rousselle, écrivait à ce propos : « Plusieurs de mes collègues sont déjà venus à Cempuis : ils ont constaté […] quelle cordialité et quel respect règnent dans les rapports des garçons et des filles. Et vous savez que ce résultat était difficile à obtenir avec des enfants de Paris dont la précocité et la vivacité d’esprit ne craignent pas le mot léger, le geste gaillard1. » Le mélange des sexes accédait à la reconnaissance dans la mesure où il participait à une « civilisation des moeurs » qui, tout en préservant l’identité de chaque sexe, en gommait les aspérités trop criantes. La crainte de la corruption de la jeunesse demeura néanmoins longtemps vivace chez les éducateurs et parmi le personnel d’encadrement. En témoigne, en janvier 1943, le jugement réprobateur du proviseur du lycée Marcelin-Berthelot après plusieurs années de présence des filles dans son établissement : « Le caractère mixte du lycée complique beaucoup l’oeuvre d’éducation. Le langage qui convient aux garçons n’est pas toujours celui qu’il faut tenir aux jeunes filles. […] Il arrive aussi que les jeunes filles prennent aux garçons leurs défauts et n’observent pas toujours toute la réserve souhaitable, leur présence est un élément de trouble et ne contribue à améliorer ni l’instruction ni l’éducation2. » Le recteur de l’académie, de son côté, redoute d’être débordé par un afflux trop important de filles qui enlèverait un trop grand nombre de places aux garçons. C’est la demande sociale émanant des familles qui balaie, dans la pratique, ces réticences. Issues majoritairement de milieux plus modestes que ceux qui avaient traditionnellement accès au lycée, les filles du lycée Marcelin-Berthelot tentent une chance qu’elles n’auraient pas forcément eue dans les établissements plus prestigieux de la capitale.

Nouveau standard Des élèves arrivent au lycée Paul-Éluard à Saint-Denis en 1972. Dans le sillage de Mai 68, le mélange des sexes devient la norme dans le monde scolaire.
Nouveau standard Des élèves arrivent au lycée Paul-Éluard à Saint-Denis en 1972. Dans le sillage de Mai 68, le mélange des sexes devient la norme dans le monde scolaire.

Dolto et Beauvoir
En efet, plus le niveau d’études grimpe, plus le recrutement social est élevé et plus le confinement des sexes demeure difficilement contestable. Les témoignages de deux femmes d’exception le soulignent clairement. Françoise Dolto comme Simone de Beauvoir (nées toutes deux en 1908) ont pu accéder, au cours des années 1920, aux bastions masculins de l’université, l’une en médecine et l’autre en philosophie. Elles durent avant tout batailler contre leur milieu d’origine, bourgeois, catholique et conservateur dans les deux cas, et notamment contre leur mère qui envisageait avec horreur la perspective d’un contact répété de leur fille avec des hommes avant le mariage. Du côté des intéressées, c’est le sentiment d’une libération qui l’emporte. Ainsi, Simone de Beauvoir semble avoir pris très tôt conscience de l’enfermement imposé aux filles de son milieu lorsque, passant sous les murs du collège Stanislas alors qu’elle était adolescente, elle évoque son malaise dans son autobiographie Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : « Le mystère qui se célébrait derrière ces murs : une classe de garçons, et je me sentais en exil. » Lorsque, quelques années plus tard, elle passe, diplômes en poche, de l’autre côté du mur comme enseignante stagiaire au lycée Victor-Duruy à Paris, elle prend pleinement conscience du chemin parcouru : « Maintenant j’étais là, sur l’estrade, c’est moi qui faisais le cours. Et plus rien au monde ne me semblait hors d’atteinte. » Ce sentiment d’une soudaine ouverture des possibles a probablement été partagé par les autres filles qui, à partir des années 1950, expérimentèrent la mixité à tous les niveaux de l’enseignement. Du côté de l’institution scolaire, la mixité, poussée par la demande massive, s’impose, elle aussi, mais non sans bouleverser les habitudes, comme le suggère cette remarque de l’inspectrice générale Odette Georges Brunschwig, favorable en 1961 à sa généralisation, mais consciente des « difficultés pédagogiques » qu’elle soulève et qui « exigent du maître beaucoup de souplesse, de tact et d’autorité »3. La libération des moeurs, placée au coeur des revendications de Mai 68, accélère toutefois un processus dont les jeunes défendent eux-mêmes l’utilité, comme dans ce tract du comité d’action des élèves du lycée Buffon à Paris : « La mixité transformera la nature des rapports entre garçons et filles. Ces rapports deviendront meilleurs, plus naturels, s’ils sont exempts de préjugés et de tabous4. » Un tel optimisme fut-il conforté par la généralisation de la mixité dans le monde scolaire à partir de 1975 et par sa diffusion à d’autres lieux de socialisation de la jeunesse ? La réponse doit être nuancée, ainsi qu’en attestent les études de terrain menées par les sociologues. Les garçons ont parfois cherché à imposer leur différence dans les classes, par exemple en exerçant une domination sonore et corporelle ou en accaparant l’attention de l’enseignant, comme l’ont montré Nicole Mosconi et Claude Zaidman5. La démocratisation de l’enseignement a par ailleurs créé de l’échec, engendrant chez les garçons une souffrance, des comportements violents et, paradoxalement, le renforcement de bastions masculins dans les filières de l’enseignement professionnel. A l’autre bout de l’échelle, les matières scientifiques, réputées masculines, ont permis aux garçons de surinvestir les filières d’excellence menant aux grandes écoles, où un sexisme larvé facilite toujours la mise à distance des filles. Comme le soulignait en mai 2013 un rapport de l’Inspection générale de l’Éducation nationale6, la mixité, si elle constitue une condition de l’égalité entre les filles et les garçons, n’a pas (encore) permis la disparition des stéréotypes de genre qui pèsent sur les orientations et les choix professionnels et contribuent à écarter les filles des formations et des métiers les plus valorisés. La comparaison avec d’autres espaces de socialisation de la jeunesse traditionnellement masculins, notamment avec les écoles militaires, est aussi éclairante sur le chemin qui reste à parcourir. Une étude menée par Claude Weber7 sur la promotion 2005 de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr formant les futurs officiers de l’armée de terre a montré que la minorité féminine (16 % de l’effectif) parvenue à passer la barrière du concours d’entrée y demeurait, peu ou prou, montrée du doigt. Les « miss » sont encore englobées dans le même mépris que les « cousins », c’est-à-dire les élèves étrangers, ne parvenant que très difficilement à se frayer un chemin dans ce sanctuaire masculin. Certaines, comme Marine Baron, auteure en 2009 d’un témoignage sévère, Lieutenante, être femme dans l’armée française (Denoël), sont poussées vers la sortie, épuisées par les conséquences d’un long harcèlement. Ces résistances sont révélatrices des enjeux émancipateurs dont la mixité est porteuse. Si celle-ci dérange encore tant, c’est bien parce qu’elle forme un levier vers la promotion d’une égalité entre filles et garçons, qui demeure la prochaine révolution à accomplir.