QUI VEUT L’INSURRECTION ?

L’extrême droite radicale et l’ultragauche poussent les gilets jaunes à l’émeute. Pillards et complotistes ajoutent à la confusion.

Une trentaine de gilets jaunes, tout de noir vêtus, organisés en peloton, remontent l’avenue Hoche (VIIIe arrondissement de Paris) au pas cadencé. L’Arc de triomphe et la place de l’Etoile, à 100 mètres, sont verrouillés depuis l’aube par des fourgons de police et de gendarmerie. Il est 11 heures, samedi 8 décembre. A priori, aucune chance de passer… En fait, ce petit groupe n’a que faire du prix du diesel. Il arbore un drapeau bleu à fleurs de lys et hurle : « A bas la République! » et « Français! Européens! » Dans ses rangs, des militants de l’Action française, mouvement d’extrême droite royaliste, nationaliste et maurrassien. Et de « purs » néonazis, crâne ras, pantalon de treillis camouflage et chaussures coquées.

Une demi-heure plus tard, au même endroit, déboule une cinquantaine d’autres gilets jaunes. Ceux-là crient : « A poil ! A poil ! », menace lancée aux grands bourgeois qui habitent le quartier, l’un des plus huppés de la capitale. Un meneur de ce groupe d’ultragauche lance : « Dans 50 mètres, on charge ! » Tentative vouée à l’échec, elle aussi.

L’insurrection générale, voire la « tentative de putsch » dénoncée par François Patriat, patron des sénateurs La République en marche (LREM), n’ont pas eu lieu ce 8 décembre. Des informations provenant de l’Elysée et faisant état de « milliers de personnes » prêtes à converger vers Paris pour « casser et tuer » ont fuité dans la presse. Cela pour dissuader les manifestants ordinaires de venir à la capitale. Ces signaux alarmistes se sont révélés, a minima, très exagérés. Car les forces de l’ordre, armées de moyens exceptionnels, sont parvenues, à Paris comme en province, à contenir et à disperser des groupes décidés à semer le chaos. Parmi ces derniers, on trouve aussi bien des ultras et des casseurs que de vrais gilets jaunes n’ayant « plus rien à perdre ». Ainsi que des pillards venus « faire leurs courses » en dévalisant des commerces barricadés.

Ce samedi, à la nuit tombée, porte Saint-Denis (Xe arrondissement), des manifestants masqués, capuche noire sur la tête et lourds projectiles à la main, tiennent toujours position, comme s’ils étaient prêts à frapper de nouveau. Plus loin, sur les Grands Boulevards, des jeunes s’engouffrent

dans la vitrine explosée d’un magasin de vêtements, sur lequel une main anonyme a tagué : « Cadeaux de Noël »…

« Toutes les organisations “ultras”, de gauche comme de droite, ont apporté leur soutien aux gilets jaunes, mais ces derniers n’en sont pas responsables », explique le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste des mouvements radicaux, notamment d’extrême droite. « Ces organisations rassemblent peu d’adhérents, mais elles profitent de l’ampleur de la colère populaire pour distiller leur idéologie, manipuler les personnes non politisées et attiser le feu, poursuit-il. Leurs buts sont connus. Mais un autre phénomène est plus inquiétant : l’influence de messages complotistes et d’appels explicites à la violence qui inondent Internet et les réseaux sociaux. »

« Ces organisations profitent de la colère populaire pour distiller leur idéologie »

DÉTRUIRE L’ÉTAT ET LE SYSTÈME CAPITALISTE
A l’ultradroite, l’appel à renverser la République est une vieille lune. Sa référence ultime reste le 6 février 1934, journée sanglante durant laquelle les ligues de droite et d’extrême droite ont réellement tenté de renverser le pouvoir et de prendre d’assaut l’Assemblée nationale. A l’époque, l’Action française est déjà en première ligne. Aujourd’hui, le porte-parole du mouvement, Antoine Berth, explique à L’Express : « Nous ne voulons pas la violence, mais nous y recourons contre les forces de l’ordre, car l’Etat est extrêmement violent. » Avant de poursuivre, via une litote provocatrice : « On se réserve tous les moyens pour renverser les institutions, y compris les moyens légaux. » L’Action française, qui revendique 2 000 militants, disposerait d’un noyau dur de 200 personnes, prêtes à aller « au contact » dans les rues de Paris et de quelques métropoles régionales.

Installés à Lyon, les leaders ultranationalistes du Bastion social et de L’OEuvre française – dissoute en 2013 après la mort de Clément Méric, 18 ans, militant antifasciste tué dans une bagarre avec des néonazis – soufflent aussi sur les braises. Yvan Benedetti, 53 ans, chef de L’OEuvre, désormais interdite, a multiplié les appels violents : « Ne comptez pas sur nous pour sauver […] leur République au service des coteries et des banquiers […] mais plutôt pour lui donner le coup de grâce! » Quelques meneurs « identitaires », comme Damien Rieu ou Richard Roudier, ont choisi, eux, d’occuper des ronds-points, dans le Gard ou l’Hérault, aux côtés des gilets jaunes. Pour se fondre dans la masse et diffuser leurs thèses complotistes.

Aux antipodes de l’échiquier politique, la mouvance d’ultragauche agrège plus de monde dans les rassemblements, y compris des casseurs aguerris. Son mot d’ordre est immuable : détruire l’Etat et le système capitaliste, en passant par une phase insurrectionnelle. « Il ne s’agit pas d’une manifestation, mais d’un soulèvement », rappelait un site militant, vendredi dernier. Si elle abhorre le culte du chef, la galaxie des anarchoautonomes, antifas et autres « décoloniaux » s’appuie sur quelques figures charismatiques. Parmi celles-ci, Julien Coupat, relaxé au printemps dernier dans le procès dit « de Tarnac », interpellé à Paris, samedi dernier, avant même d’avoir rejoint la manifestation… Mais aussi le sociologue Frédéric Lordon qui, le 29 novembre, appelait à se rendre à l’Elysée pour dire à Emmanuel Macron : « Eh bien, maintenant, casse-toi ! » On retrouve également le romancier Edouard Louis, apôtre de la convergence des luttes avec la banlieue. Et, semble-t-il, Antonin Bernanos (arrière-petit-fils de l’écrivain), condamné à de la prison ferme pour avoir frappé un policier dans une voiture de service, en marge d’une manifestation, en mai 2016.

Les violences engendrées par le mouvement des gilets jaunes impliquent aussi des personnes désespérées, manifestant pour la première fois et grisées par l’atmosphère d’émeute. Chauffées à blanc par des agitateurs, elles peuvent « dégoupiller ». Etait-ce le but prémédité d’Eric Drouet et de Maxime Nicolle, deux figures autoproclamées des gilets jaunes, quand ils ont diffusé le 3 décembre, sur Facebook, une conversation délirante et totalement conspirationniste ? Au cours de celle-ci, ils expliquaient que le pacte de Marrakech, texte de l’ONU sur l’immigration, consistait à « vendre la France », en obligeant « huit pays à accueillir 480 millions de migrants »…

Samedi dernier, dans la foule des gilets jaunes, Bruno, 45 ans, venu de l’Aisne pour exprimer son ras-le-bol, paraissait plus réfléchi. Au chômage, il voulait prendre la défense des ruraux et des retraités modestes. Avant de lâcher spontanément, sur un ton égal : « S’il fallait supprimer Macron, je crois que je pourrais le faire… »