ET LUI, QU’EST-CE QU’IL EN PENSE

Le président vit cette tension entre l’intelligence et le caractère. Ce que la tête comprend, le coeur ne l’admet pas toujours.

Le 17 avril 2017, Emmanuel Macron donne son ultime meeting avant le premier tour de la présidentielle, à l’AccorHotels Arena de Bercy. Il marque l’un de ses temps de silence qui permettent à la foule de savourer le moment, à l’orateur de préparer ses effets. Et dans cette zone blanche, une petite voix s’élève : « Je t’aime, Monsieur Macron. » Le candidat lui adresse un baiser, met la main sur le coeur et sourit.

Vingt mois plus tard, le président n’entend plus des voix, mais des cris. De souffrance, de colère et, parfois, de haine. Bien avant cette fin d’année houleuse qui voit l’exécutif vaciller, il lui est arrivé de confier : « Je n’ai pas apaisé le pays, et les Français ne comprennent pas qui je suis. » La révolte des gilets jaunes, la détestation dont il fait l’objet donnent raison à sa lucidité. Comme tout le monde, Emmanuel Macron vit cette tension entre l’intelligence et le caractère : ce que la raison comprend, le coeur ne l’admet pas toujours. Chez un président de la République, cette bataille est homérique car il est supposé très intelligent et doté d’un puissant caractère. Aurait-il conquis le pouvoir sinon ?

Il a donc conscience de la perception les Français : chez lui, ils ne ressentent ni proximité ni empathie. Il sait qu’une partie d’entre eux veut sa peau, pas celle d’Edouard Philippe. Il comprend la haine qu’il peut inspirer, mais ne se reconnaît pas dans l’image qu’elle lui renvoie. « Tout sentiment de mépris lui est étranger, plaide un ténor de la majorité. Quand il parle à Jonathan, l’horticulteur en recherche d’emploi, il le met à sa hauteur. Il ne reconnaît qu’une chose dans la vie, le travail. » Un autre complète : « Ce qui le blesse, c’est l’idée qu’il ne comprend pas les gens modestes, confrontés à de graves difficultés. Qu’on l’imagine en président des riches. » Mais le même ajoute : « S’il pouvait arrêter de faire des petites phrases ! »

Le président a le goût de la provocation, de la confrontation. Il n’est jamais dans l’évitement, dans la recherche du consensus. Cela ne lui a pas trop mal réussi durant la campagne. Sa phrase sur les costards choque ? Son mouvement En marche ! fait réaliser un sondage : l’opinion ne lui en tient pas rigueur. Entre les deux tours de la présidentielle, il va « au

« Ce qui le blesse, c’est l’idée qu’il ne comprend pas les gens modestes »

contact », comme on dit, avec les salariés de Whirlpool. C’est franc, rugueux, on félicite son courage.

IL A NÉGLIGÉ LES ALARMES

Désormais, il est en responsabilité, président de tous les Français, et ce qui était autorisé au candidat est interdit au plus haut personnage de la nation. Il ne se résout pas à cette mue : c’est là où le caractère percute l’intelligence… Ses intimes eux-mêmes ont du mal à décrypter ce mystère psychologique. L’un d’entre eux explique : « Ce type réussit des trucs inimaginables, et il les pollue avec des propos sur Pétain ou son histoire de traverser la rue pour trouver du travail. Il me fait penser à un mec qui fait un gros boulot sur Word, mais oublie de le sauvegarder. » Un autre proche renchérit : « Quand il parle à Jonathan, il donne le sentiment que, horticulteur ou serveur, c’est rien et c’est pareil. Et, dans le même temps, il fait une réforme de la formation professionnelle pour valoriser les métiers ! »

Le président a été alerté, souvent et tôt, par ceux qui osent lui parler franchement. Il a négligé les alarmes. Puis il a commencé à faire acte de contrition, d’abord dans son discours au Congrès, le 9 juillet ; puis lors de son déplacement aux Antilles ; de nouveau dans sa déclaration télévisée du 16 octobre, après le remaniement ; encore une fois lors de son intervention sur TF1, le 14 novembre, devant Gilles Bouleau. Mais il est toujours rattrapé par cette part de lui-même qui veut convaincre et avoir raison. Par ce besoin d’expliquer la complexité, tout le temps et à tout le monde. Lui en fait le signe de son refus de la démagogie. Ceux qui reçoivent le message y voient un manque de compassion, de compréhension.

A l’Elysée, le sujet est vite évacué. La haine anti-Macron ? : « Notre système institutionnel fait que la personne jugée responsable dans notre pays est toujours le président de la République, estime l’un de ses conseillers. Cette crise, il n’en est pas responsable, elle prend ses racines au moment de sa naissance [1977]. Il doit en gérer les conséquences. » Sans états d’âme : « Il ne se demande pas si les gens l’aiment ou ne l’aiment pas. Ses pensées sont tournées vers la résorption de la crise. Il dit qu’il ne faut pas perdre le nord magnétique. »

Là est la difficulté quand on a 40 ans, une petite expérience de gouvernant. « Il est perturbé par une adversité qu’il n’a jamais rencontrée dans sa vie professionnelle, il n’a pas la peau épaisse d’un Mitterrand ou d’un Chirac, tannés par les épreuves », affirme l’un de ses interlocuteurs réguliers. Qu’a-t-il connu comme difficultés, habitué qu’il est à séduire sans résistance ? Un échec à Normale sup. Une mise en concurrence avec JeanPierre Jouyet, devenu secrétaire général de l’Elysée, en avril 2014, alors que Macron est adjoint à cette fonction. Les banderilles de Manuel Valls, Premier ministre, entre 2014 et 2016.

Vingt mois après son élection, le président est toujours en apprentissage. Mal armé, lui qui est si rationnel, face à une crise totalement inédite. Son Premier ministre, lui aussi, est un néophyte, et les deux hommes se découvrent. Ils n’ont jamais travaillé ensemble. Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, ne se prive pas de pointer ce noviciat. « Je croyais que tu étais beaucoup plus préparé », dit-il à Emmanuel Macron lors d’un tête à tête, le 19 octobre.

Depuis, Macron se bat, à la fois pugnace et inquiet. Il dort de moins en moins. Déstabilisé ? « Je ne sais pas, répond prudemment un intime, il ne se plaint jamais. » Le mardi 4 décembre, il rentre du Puy-en-Velay. Une visite

surprise après l’incendie de la préfecture lors de la manifestation du 1er décembre. Le président vient d’être conspué, insulté, sa voiture coursée, il a dû remonter la vitre… Il en parle avec Richard Ferrand. Le président de l’Assemblée nationale l’interroge sur ces images de haine. « Ce que les gens n’ont pas vu, c’est que j’ai aussi parlé avec beaucoup d’autres personnes », répond-il. Avec la sous-préfète, qui s’est entendu dire par des manifestants, à travers une vitre : « Vous allez griller comme des poulets. » Avec les gendarmes, qui ont attendu longtemps les renforts. Il y a eu de l’émotion, de l’empathie. Mais ce qui reste, c’est l’impression d’un président qui ne peut plus sortir.

« IL TIENDRA»

Et qui ne doit plus parler? Le jeudi 6 décembre, Macron consulte Ferrand. Le président de l’Assemblée nationale est persuadé que Macron fait partie des irritants, que, dans cette phase, il est urgent de se taire. Le dialogue est cash, comme souvent entre les deux hommes :

– Richard Ferrand : « Tu la fermes jusqu’à dimanche ! »

– Emmanuel Macron : « D’accord, tu as raison. »

– Richard Ferrand : « Je vais le dire, il faut que ça se sache. »

Ce sera fait par une dépêche de l’AFP, diffusée au petit matin du 7 décembre. Le président se bat pour sauver son quinquennat et… contre le fantôme d’un mandat inachevé. L’idée d’une démission – réclamée par une partie des gilets jaunes – effleure aussi l’esprit de certains de ses soutiens. « Si cela devait se passer très, très mal, c’est une hypothèse. Au fond de moi, je me dis que ce n’est pas impossible », lâche l’un d’eux. « Vu l’état du pays, on peut avoir un quinquennat qui ne va pas jusqu’au bout », ajoute un autre.

Certains n’envisagent une telle solution que si la situation du pays devenait totalement hors de contrôle. « Sinon, je ne le vois pas partir, assure un proche. Compte tenu de sa personnalité, de son sens très poussé des institutions. Il tiendra. Il considère qu’il a une responsabilité quant à l’avenir du pays. » Que l’on se pose la question révèle la fragilité de ce mandat. Elu contre Marine Le Pen au second tour, avec 40 % des voix aux extrêmes au premier tour, ce président dispose d’un socle électoral faible. Même la protection des institutions – rien ne peut l’atteindre – apparaît comme un fragile bouclier : il ne tiendrait que grâce à cette protection juridique…

Où est passée l’empathie qu’il montrait durant la campagne ? La disruption, cet art de renverser la table, chère au macronisme? Asphyxiées sous l’éteignoir du pouvoir et de la technocratie. Quatre personnages écrivent le script du quinquennat, tous passés par l’ENA, les cabinets, l’entreprise privée, tous de la même génération ou presque : le chef de l’Etat et le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler ; le Premier ministre et son directeur de cabinet, Benoît Ribadeau-Dumas. Le credo de cette équipe : l’efficacité. Il faut des résultats pour convaincre les Français, donc il faut aller vite. « Le problème avec les gens très diplômés et très intelligents, c’est qu’ils pensent qu’une juxtaposition de mesures intelligentes fait une bonne politique, souligne un responsable de la majorité très proche de Macron. Je leur dis : “Arrêtez de faire les intelligents, soyez des dirigeants !”»

Elu sur une promesse de dialogue et d’écoute, l’ancien candidat préfère donc le blitzkrieg aux Grenelle, agir plutôt que palabrer. Ça passe pendant un an, puis ça casse. Alexis Kohler concentre en particulier les critiques de tous ceux qui ont à faire avec l’Elysée. Ce « vice-président » est d’autant plus puissant, davantage qu’Edouard Philippe, qu’Emmanuel Macron l’admire et le juge plus intelligent que lui. Les deux hommes ont mené campagne ensemble, ce qui n’est pas le cas pour le Premier ministre, recruté en mai 2017.

Comme Edouard Philippe, le secrétaire général est donc devenu le bouc émissaire de ceux qui n’osent pas attaquer le président : si l’exécutif s’y est repris à trois fois avant d’annuler la hausse des taxes sur le carburant, c’est parce que Kohler – et Philippe – s’y opposait. « Quand on mange son chapeau, il faut le faire en une seule fois », soupire un conseiller de l’Elysée. Un visiteur du soir reconnaît : « Oui, Macron a perdu de sa capacité disruptive parce qu’il est entouré de gens qui ne le sont pas. Et il est obligé de gérer les affaires avec eux. » Mais que doit-il réformer, son entourage, son propre logiciel, ou sa personnalité ?