Allemagne.La Bavière va-telle passer au vert ?

Une vieille ferme dans un petit village de Bavière. Dans la cour intérieure, un poirier aux branches noueuses. Devant la vieille étable, Josef Mayerhofer, assis sur un banc, dans les rayons du soleil. Le regard tourné vers le ciel bleu et blanc, il médite sur sa Bavière et sur sa place à lui, conservateur convaincu.

Être conservateur, pour lui, cela signifie surtout aimer son coin de terre, son terroir, et être attaché à Haiming, ce village du district d’Altötting où il est né il y a quarante-sept ans. À deux pas de là, il y a la vieille piste de quilles en bois où il allait, gamin, préparer le jeu. De son banc, il aperçoit le clocher à bulbe de l’église du village. Être conservateur, pour lui, c’est aussi être attaché aux valeurs chrétiennes. Où quelqu’un comme lui se situe-til politiquement ? Trente-deux ans durant, il ne s’est posé aucune question : à la CSU, évidemment. À 14 ans, il s’est inscrit au parti. Mais à 46 ans, il a commencé à douter : la CSU est-elle encore son parti ? À 47 ans, il a la réponse – il est désormais un partisan des Verts. Quoi qu’il arrive, il y a des certitudes en Bavière : on boit la bière dans des chopes d’au moins un demi-litre et c’est la CSU qui gouverne, la plupart du temps à la majorité absolue, et en aucun cas avec les Verts. Mais aujourd’hui, ce Land si particulier est en pleine mutation. Ici aussi, les grands partis – CSU et SPD [Parti social-démocrate d’Allemagne, centre gauche] – sont en recul et les petits partis ont le vent en poupe. L’heure des Verts est venue. À l’approche des élections législatives régionales du 14 octobre, leur cote de popularité tourne autour de 17 % et ils arrivent pour la première fois en deuxième position dans les sondages [derrière la CSU, à environ 35 %, loin devant le SPD, à 11,5 %, au coude à coude avec l’AfD, le parti d’extrême droite. Les conservateurs des Électeurs libres, eux, se situent aux alentours de 10 %]. Une coalition CSU-Verts est numéro un dans les préférences des personnes interrogées. Pourtant, pendant longtemps, les Verts étaient le parti des villes, leurs préoccupations pour les questions de genre ne trouvaient pas grand écho dans le reste de la Bavière. Et voilà qu’un homme de la campagne comme Josef Mayerhofer est prêt à leur donner son bulletin de vote. Moment crucial pour la CSU – qui rappelle l’aventure récente du Bade-Wurtemberg.

Le modèle Stuttgart. Comme la Bavière, la région de Stuttgart est conservatrice [bastion pendant un demi-siècle de l’Union chrétienne démocrate (CDU), parti frère de la CSU], rurale, catholique, une région où les partis plus urbains ont la vie dure. Et pourtant, c’est un Vert [le ministre-président, Winfried Kretschmann, réélu en 2016] qui gouverne le Bade-Wurtemberg depuis 2011. Est-il possible que la Bavière suive la même voie et connaisse un “eff et Kretschmann”? Les Verts sont-ils sur le point d’accéder au pouvoir ? La Bavière en est-elle arrivée là ? Comment la CSU a-t-elle pu perdre ainsi son électorat ? Pour ses électeurs de la trempe de Josef Mayerhofer, la CSU était “un parti qui faisait de la politique pour le plus grand nombre”, à la fois acteur dans l’économie mondiale et favorable au respect des autres cultures. Donner une voix à tous tout en défendant une position claire – la CSU maîtrisait cet art à la perfection, Mayerhofer la trouvait “fi able, claire, conséquente”. Mayerhofer prend une profonde inspiration, allume une cigarette, il sent monter l’émotion. Pour lui, Markus Söder [l’actuel ministreprésident de Bavière] et certains de ses ministres sont des “carriéristes et des populistes” sans aucune conviction, même plus des libéraux. Le summum a été atteint lors des dernières élections législatives fédérales [le 24 septembre 2017], quand Horst Seehofer [président de la CSU et actuel ministre fédéral de l’Intérieur] a “mené campagne contre les réfugiés” – et donc, contre les valeurs chrétiennes. C’est du moins ce qu’il a ressenti. Alors, les Verts? Mayerhofer ne comprend toujours pas leur marotte avec le genre, mais pour le reste, “ce sont des gens raisonnables, dit-il. Ils font une politique au centre, pour le gros de la société.” Une coalition CSUVerts ? “C’est mon rêve”, a ffi rme Mayerhofer.

C’est comme si les deux partis avaient échangé leurs rôles. La CSU, jadis si fi able, dérive au plan fédéral, la chancelière Angela Merkel est autant son ennemie que son alliée, Seehofer a poussé le pays au bord de la crise politique [sur la question migratoire en juin dernier] et déjà proclamé la fi n de l’Europe. Les Verts n’ont pas eu de mal à se présenter comme un havre de stabilité. Ils font preuve d’une volonté absolue de gouverner, ils veulent “sauver le monde avec pragmatisme”. Ils se préoccupent de la sécurité, ils ont les milieux économiques de leur côté en plaidant pour le droit au travail des réfugiés, ils se font acclamer dans les meetings par la foule – un exercice qui réussit encore bien plus souvent à la CSU, mais tout de même, une performance. Et quand ils mobilisent dans la rue contre la politique migratoire de la CSU, les Verts réussissent à rassembler plus de 30 000 personnes.

Couches moyennes. Or ici à Munich, comme à Stuttgart lors du mouvement de contestation du grand projet [d’aménagement de la gare] Stuttgart 21, ce sont les couches moyennes éclairées qui sont mobilisées, et les conservateurs libéraux qui soutiennent Angela Merkel. Dans le Bade-Wurtemberg, Winfried Kretschmann incarne parfaitement ce conservatisme, avec son attachement au pays, son calme et ses convictions catholiques. Sans oublier son engagement pratique et sa proximité avec les gens. La différence est que, en Bavière, les Verts sont moins ancrés dans les petites communes, ils restent essentiellement présents dans les villes universitaires. Certes, ils marquent des points sur la CSU dans les campagnes, mais pas seulement : ils empiètent aussi sur l’électorat social-démocrate dans les villes – là où, en Bavière, se gagnent les élections. Avec leurs deux têtes de liste, Ludwig Hartmann et Katharina Schulze, tous deux jeunes [respectivement 40 et 33 ans], tous deux de Munich, ils ont de bonnes chances de convaincre.

Mais qu’en dit Katharina Schulze, que nous rencontrons dans un café à Munich ? Il n’y a pas de barrière entre les paysans de l’Allgäu [territoire à cheval sur le Bade-Wurtemberg et la Bavière] et les Verts, il y a même un réel engouement, assure-t-elle. Pour preuve, les adhérents sont passés de 8 300 en 2013 à 10 200 en septembre 2018. “Les gens en ont marre de n’entendre parler que de problèmes et de peurs. Ce serait tout de même le comble si la Bavière n’était pas en mesure de relever les défs d’aujourd’hui !” Le pays peut parfaitement maîtriser la question migratoire – et les Verts sont prêts à assumer des responsabilités politiques. Reste à savoir comment concilier une CSU qui dénonce “le tourisme des demandeurs d’asile” avec l’ouverture aux migrants des Verts. Rien qu’à l’idée de s’asseoir à la même table, beaucoup – dans chaque camp – soufrent de crampes d’estomac.