Les nouvelles aventures de Blake et Mortimer

Qui ne connaît pas ces célèbres héros de la bande-dessinée belge ? Mais qui connaît la fondation que leur auteur, Edgar P. Jacobs (1904-1987), avait créée de son vivant, en 1983, après le refus de la Bibliothèque royale de Belgique et du ministère des Finances de l‘époque d’accepter en don ses originaux ? Dommage pour le patrimoine national quand on sait qu’une planche dessinée par Jacobs est aujourd’hui estimée aux environs de 200 mille euros.

Comme dans les aventures de Blake et Mortimer, les choses ne se sont pas passées comme prévu dans l’histoire de cette fondation, gardienne de l‘ensemble des oeuvres de leur créateur. Désigné président de l‘institution privée en 1989, Philippe Biermé, le «fils spirituel » de Jacobs, en a demandé la liquidation judiciaire en 2016, suite aux conflits et tensions entre ses administrateurs, après sa décision de confier les collections à la Fondation Roi Baudouin et son souhait de créer une nouvelle Fondation Edgar P. Jacobs pour assurer la continuité du droit moral de l‘oeuvre. Entretemps, et mystérieuse— ment, plus de 200 dessins, croquis et calques de Jacobs ont circulé sur le marché, alors qu‘à sa mort, très peu de choses avaient échappé à sa vigilance. Sans compter les faux proposés sur les sites d‘enchères, cette abondance fait depuis des années le bonheur des collectionneurs du monde entier, sans que personne ne s’en soit inquiété, ou si peu. Mais que s‘est—il passé et d‘où proviennent ces oeuvres ? « Quand on parle de 200 planches dans la nature, pour une oeuvre qui en compte environ 670, cela semble invraisemblable», affirmait déjà Jacques Bur— graeve, ancien vice-président de la Fondation Edgar P. Jacobs, dans une enquête du journal Le Soir, publiée en septembre 2017.

Edgar P. Jacobs, Blake et Mortimer. Le mystère de la grandepymmide, T. 4, pl. 52, encre de Chine sur papier. 36 x 46,5 cm. Christie‘s, Paris, 21-05—2016. © Christie's Images Ltd. 170.000 €
Edgar P. Jacobs, Blake et Mortimer. Le mystère de la grandepymmide, T. 4, pl. 52, encre de Chine sur papier. 36 x 46,5 cm. Christie‘s, Paris, 21-05—2016. © Christie’s Images Ltd. 170.000 €

Négligences et imbroglio
Ceux qui crient au vol et au scandale pointent souvent du doigt les négligences de Philippe Biermé. puisqu’ll avait un accès permanent aux coffres d’une banque bruxelloise dans lesquels étaient conservés les originaux. L’intéressé, aujourd’hui inculpé pour abus de confiance et blanchiment, libéré sous strictes conditions, n‘a pas souhaité réagir à nos questions. Mais rien n’est simple dans cette histoire, Jacobs n‘ayant pas établi de véritable inventaire de la collec— tion, ni d‘ailleurs ceux qui auraient été en droit de le faire par la suite et qui, comme Biermé, avaient accès aux coffres. S‘ajoute à cela le rôle du Studio Jacobs, fondé en 1986, bénéficiaire des droits d‘auteur, dont une partie devait être reversée annuellement à la Fondation Jacobs. Revendu par Biermé en 1992 au groupe Média Participations, le studio gardait également une mission de contrôle des engagements de la fondation. N‘ayant été averti de la décision de liquidation de celle-ci qu‘après la procédure clôturée, Média Participations a fait opposition et prévenu la justice de la circulation suspecte de nombreuses planches sur les marchés de l’art belge et international. A ce propos, notons que celles passées en vente à Paris, notamment chez Sotheby‘s et Christie’s, étaient parfois munies d‘un certificat d’authenticité de la Fondation Jacobs. En août 2017, deux anciens administrateurs déposaient à leur tour une requête en tierce opposition à cette liquidation et dénon— çaient la disparition d‘environ 250 planches du patrimoine de la fondation.

Edgar P. Jacobs, Blake et Mortimer. La marque}aune, T. S, pl. 8 (pré-publiée le 5 novembre 1953 dans Le joumal de 17ntin, numéro 263), encre de Chine et mine de plomb sur papier, retouches à la gouache blanche, 44,9 x 33,9 cm. Christie's, Paris, 14—03—201 5. © Christie‘s Images Ltd 170.000 €
Edgar P. Jacobs, Blake et Mortimer. La marque}aune, T. S, pl. 8 (pré-publiée le 5 novembre 1953 dans Le joumal de 17ntin, numéro 263), encre de Chine et mine de plomb sur papier, retouches à la gouache blanche, 44,9 x 33,9 cm. Christie’s, Paris, 14—03—201 5. © Christie‘s Images Ltd 170.000 €

Un patrimoine inaliénable
Avocats, juges, policiers et fiscalistes sont désormais sur « l‘affaire Jacobs » : une première audience du procès est attendue en mars prochain. tandis que l’Office central de la lutte contre la délinquance économique et financière (OCDEFO) mène l’enquête sur ces disparitions et vols supposés. Le juge Michel Claise, célèbre dans la lutte contre la criminalité financière, conduit cette instruction qui promet de nou— veaux rebondissements après les premières perquisitions ordonnées ces dernières semaines et les étonnants témoignages qui se multiplient. Quelle que soit l’issue de l‘enquête, rappelons que la Fondation Edgar P. Jacobs a été constituée par un créateur de génie comme étant d‘utilité publique. La dispersion d‘une partie de ses collections et sa liquidation représentent dès lors une atteinte au patrimoine culturel belge. Dans l‘état actuel de l’enquête, il semble qu’une majorité des oeuvres disparues aient transité pendant plusieurs années, et par che— mises entières, dans les mains d‘experts et de marchands français. C‘est la raison pour laquelle un second juge d’instruction français a été désigné pour coordonner recherches et actions judiciaires. Digne ou non de Blake et Mortimer, cette affaire n‘en est donc qu’à ses premiers épisodes et on s‘attend à des saisies conserva— toires et des procédures de restitution d’originaux considérés comme inaliénables. Lors de perquisitîons menées début octobre dans deux galeries parisiennes. des planches sur le point d’être vendues et qui auraient été subtilisées par Philippe Biermé, ont ainsi déjà été récupérées. D’autres planches, acquises sous le manteau pour des montants estimés entre 35 et 170 mille euros, pourraient être également concernées. Avis aux propriétaires illégitimes.