Jacques BREL SES BELLES LEÇONS DE VIE

IL Y A QUARANTE ANS, LE 9 OCTOBRE 1978, CE GRAND CHANTEUR NOUS QUITTAIT. NOUS AVONS EXHUMÉ UNE INTERVIEW FLEUVE DE L’ARTISTE DANS LAQUELLE IL SE LIVRE COMME JAMAIS.

Au printemps 1971, le journaliste belge Henry Lemaire réalise un entretien filmé passionnant de Jacques Brel à Knokke, la célèbre station balnéaire de Flandre, située non loin de la frontière néerlandaise. Installé avec une pinte de bière et son éternelle cigarette, au bar du club privé The Gallery, tenu par Franz, un de ses amis très proches, l’artiste de 42 ans, en confiance, va se raconter à coeur ouvert. Très à l’aise, il en oublie la caméra de Marc Lobet, le réalisateur, qui le filme en gros plan. Dans son regard, tous les sentiments défilent : la joie, la tristesse, l’émotion, nous rappelant que cet être à fleur de peau était dans un questionnement permanent. Il livre ici ses réflexions sur la condition humaine, les hommes, les femmes, l’amour… Un manifeste quasi philosophique qui en dit long sur la profondeur d’âme de ce poète de génie. Nous avons extrait de ce long tête-à-tête, d’une intelligence rare, les meilleurs passages, révélateurs de sa sensibilité hors norme. Deux ans plus tard, il apprendra qu’il est atteint d’un cancer du poumon. Il fera courageusement face à la maladie mais, hélas, après un long combat, le mal finira par avoir raison de lui en 1978, le 9 octobre. Une interview exceptionnelle à retrouver en intégralité sur francedimanche.fr.

Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens, trois poètes de la chanson française, réunis en 1969.
Léo Ferré, Jacques Brel, Georges Brassens, trois poètes de la chanson française, réunis en 1969.

La Belgique
« J’aime les Belges. D’abord, je suis belge. Depuis vingt ans, je parle des Belges, de la Flandre. L’accent belge, ça me paraît charmant. J’ai chanté Les bonbons avec l’accent bruxellois. Et il y avait des gens en Belgique qui croyaient que je me moquais d’eux. Pas du tout, j’ai employé l’accent de Bruxelles parce qu’il existe, bon sang ! Ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Je trouve qu’il a une saveur, qu’il évoque le terroir. Moi je ne parle pas comme ça, car ça fait vingt ans que je vis en France. C’est logique. Mais pourquoi faut-il avoir l’accent de Londres, de Bruxelles ou de je ne sais pas où ? Non, on parle comme on parle, enfin ! Les Belges disent : “Tout le monde se fout de notre gueule.” Ce n’est pas vrai. Le monde ne sait même pas où est la Belgique ! Quand vous arrivez au Pérou ou à San Salvador, et que vous dites que vous êtes belge, le gars, il faut qu’il ait fait des études calées pour comprendre. Il sait vaguement que c’est en Europe, c’est tout… »

Jacques avec Miche, sa femme, et leurs trois filles, Chantal, France et Isabelle.
Jacques avec Miche, sa femme, et leurs trois filles, Chantal, France et Isabelle.

Réussir
« Je crois qu’on ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves. On a un rêve et on essaie de bâtir, de structurer. Alors dans ce sens-là, il est exact que j’ai travaillé pour réussir dans la vie. Je suis convaincu d’une chose : le talent, ça n’existe pas. Le talent, c’est avoir envie de faire quelque chose et tout le restant, c’est de la sueur, de la transpiration, de la discipline. L’art, je ne sais pas ce que c’est. Les artistes, je ne connais pas. Je crois qu’il y a des gens qui travaillent à quelque chose, qui travaillent avec une grande énergie.»

Besoin d’horizon : Brel prend le large en 1974 pour les Marquises. Il y pilotera son avion personnel.
Besoin d’horizon : Brel prend le large en 1974 pour les Marquises. Il y pilotera son avion personnel.

Brassens et Nougaro
«Le phrasé de Brassens, les préoccupations de Brassens, les rythmes de Brassens, sont des rythmes de la fin du siècle dernier. Ce qui fait la force de Brassens, c’est un dépaysement. Brassens, ce n’est pas la 5e Avenue à New York, et moi non plus. Un type comme Nougaro, il pourrait habiter sur la 5e Avenue. Moi, je n’ai jamais été dans le coup de l’époque et pourtant je vis cette époque-ci. Je ne déteste pas New York, je déteste y être. C’est très différent. Finalement, je n’aime que la campagne. J’ai besoin d’horizon. Je n’aime pas vivre à Paris non plus. À NewYork, je ne suis pas très heureux. Je n’aime pas être au 32e étage.»

L’amitié
«C’est un exercice de très grande mauvaise foi mais qui est merveilleux. On décrète un jour “Je l’aime”et puis on l’aime. Et puis, le gars ou la fille peut tout faire. Ça, c’est formidable. Mais je crois qu’effectivement on est plus juste, plus précis, plus lucide avec des gens qu’on ignore qu’avec des gens qu’on connaît. La fidélité de certains hommes vis-à-vis d’autres hommes, ça m’émeut aux larmes. Je trouve ça beau, je trouve ça noble. Je trouve ça supérieur à tous les autres sentiments.»

En huit ans parcourus à toute vitesse, de 1958, son premier Olympia, à 1966, sa tournée d’adieux, le chanteur a donné d’innombrables récitals.
En huit ans parcourus à toute vitesse, de 1958, son premier Olympia, à 1966, sa tournée d’adieux, le chanteur a donné d’innombrables récitals.

La jeunesse
«Je crois qu’un homme passe sa vie à compenser son enfance. Je crois qu’un homme se termine vers 16, 17 ans, par là, il sait s’il a envie de brillance ou de sécurité ou d’aventure. Il ne le sait pas bien mais il a ressenti le goût des choses. Comme le goût du chocolat, de la soupe aux choux, il a le goût de ça. Et il passe sa vie à réaliser ces rêves-là. Moi, j’essaye de réaliser les étonnements plutôt que les rêves, les étonnements que j’ai eus jusqu’à environ 20 ans. »

L’aventure humaine
« L’homme est un nomade, il est fait pour se promener et par essence la femme l’arrête. Alors l’homme s’arrête près d’une femme, et la femme a envie qu’on lui ponde un oeuf, toujours. Toutes les femmes du monde ont envie qu’on leur ponde un oeuf, et je comprends ça. Et puis, on pond l’oeuf. Alors l’homme, il est gentil. Il calcule infiniment moins que la femme. Je ne dis pas que la femme est méchante. Je dis que l’homme est con. Et l’homme, il reste près de cet oeuf. Alors, il faut de la paille pour mettre en dessous. Alors il va chercher de la paille pour mettre en dessous de l’oeuf et puis un jour il pleut. Alors là, ils font un toit. Et puis après, il y a des courants d’air alors il bâtit des murs. Et puis après, il reste là. Je crois qu’un homme normal rêve de foutre le camp. Il rêve d’aventure quel qu’il soit. Même si le gars est fonctionnaire depuis quarante ans, quand on le voit un soir et qu’il essaie de se libérer un peu il vous dit j’aurais voulu être pilote. Et les hommes sont malheureux dans la mesure où ils n’assument pas les rêves qu’ils ont. Alors que la femme a un rêve, c’est de garder le gars. Ce n’est pas méchant, la femme, c’est un ennemi, un merveilleux ennemi. »

Maddly Bamy , sa dernière compagne, accompagnera Jacques jusqu’à la fin.
Maddly Bamy , sa dernière compagne, accompagnera Jacques jusqu’à la fin.

L’amour
« Je ne sais pas très bien parler aux femmes. Je n’ai jamais très bien compris, par paresse ou par pudeur. Je n’en suis pas fier du tout. C’est un travail, les femmes ! Ou alors on est le gars qui plonge sur la femelle et ça ne m’amuse pas du tout. Je crois que j’aime trop l’amour pour beaucoup aimer les femmes. On va dire que je suis pédé, c’est faux. Je ne suis pas pédé du tout. Les femmes sont toujours en dessous de l’amour. Moi, je suis assez romantique, sentimental, je ne m’en cache pas du tout. La femme est un peu à côté de l’amour, à côté du rêve que j’en ai. »

Le couple
« Un type est élevé avec l’idée qu’un jour il rencontrera une femme qui l’aimera toute sa vie. On lui dit : “Vous vivrez heureux, sans problème, dans une petite maison, avec un petit jardin, un petit fauteuil, un petit poste de télévision, une petite pension…” Voilà l’espérance. On file ça dans la tête des gens. C’est abominable. »

Le bonheur
« Je n’arrive pas bien à être très malheureux. Quand on me dit : comment ça se fait que vous soyez heureux ? Je réponds : ça prouve qu’un imbécile peut être heureux. »

Le voyage
«Ce qu’il y a de plus dur pour un homme qui habite Vilvorde et qui veut aller vivre à Hong Kong, ce n’est pas d’aller à Hong Kong, c’est de quitter Vilvorde. Parce qu’après Hong Kong, tout s’arrange. Il sufit d’avoir une santé et une folie. Hong Kong est à la portée de tout le monde. Mais quitter Vilvorde, ça, c’est dur. »

Le rôle de l’artiste
« Tu peux être une aspirine pour les autres le temps d’une chanson ou le temps d’un film. Les gens ne pensent alors plus aux trucs qui les rongent à longueur de vie. Ils pensent à autre chose, et c’est bien. »

La peur
« J’ai chanté pendant dix-sept ou dixhuit ans et j’ai été vomir avant chaque tour de chant, de peur. Et quand j’avais trois tours de chant par jour, je vomissais trois fois par jour ! En avion, parfois, j’ai très peur. Quand je fais du voilier et quand je joue la comédie, j’ai encore peur. Un homme qui n’a pas peur n’est pas un homme. L’important, c’est d’assumer cette peur. Vivre sans avoir peur, ce n’est pas vivre. Il vaut mieux être mort. »

La tendresse
« C’est la grande qualité de l’homme. Un homme qui n’est pas tendre, ce n’est pas un homme. Un homme dur, ça n’existe pas. Un homme qui ne pleure pas, ça n’existe pas. Faut-il être égoïste pour ne jamais pleurer, que ce soit de honte ou de joie ! « C’est marrant, quand je pense au mot tendresse, je pense aux hommes. Avec les femmes, on a de la passion, de la patience, et puis des remords. La tendresse, c’est un jeu égalitaire. C’est un flux entre deux pôles qui sont à égalité. On peut tendrement aimer une femme, bien sûr, mais la tendresse dans mon esprit, c’est une notion masculine. »

La bêtise
« C’est la mauvaise fée du monde. Je n’aime pas les gens bêtes, parce que la bêtise, c’est de la paresse. La bêtise, c’est un type qui vit et qui se dit : “Ça me suffit.” Il ne se botte pas le cul tous les matins en se disant : “Ce n’est pas assez, tu ne sais pas assez de choses, tu ne vois pas assez de choses, tu ne fais pas assez de choses.” La bêtise, c’est une espèce de graisse autour du coeur, une graisse autour du cerveau. »