La Haine anti-Macron

La France, championne des ronds-points. » Cette tête de classement mondial – qu’aucun pays n’est jamais venu nous contester – illustre depuis des décennies les aberrations d’un argent public mal dépensé. Comme dans une allégorie, c’est sur ces fameux rondspoints qu’a coagulé, il y a un mois, une colère française en gilet jaune, dont le point de départ fut l’expression d’un « ras-le-bol fiscal » allumée par une nouvelle taxe sur le carburant.

Depuis, la liste des doléances s’est allongée, jusqu’à former le diagnostic d’un malaise général qui ne date pas d’hier, et la protestation s’est radicalisée par endroits, au point de prendre des airs séditieux dans la capitale – mais aussi à Bordeaux, à Toulouse, à Saint- Etienne… –, où casseurs et pilleurs ont encore mis les forces de l’ordre à rude épreuve le week-end dernier. Difficile d’y voir clair dans ce mouvement hétérogène, parfois chaotique, combinant « saine colère » ici et comportements insurrectionnels là. Difficile de démêler l’écheveau des malêtre – choisissez : trop-plein d’impôts, de normes ou de bureaucratie, recul des services publics, anémie des salaires, désindustrialisation, chômage de masse, fractures territoriales, humiliation culturelle, insécurité… Mais l’un des fils rouges apparus au fur et à mesure des jours de mobilisation semble être la focalisation du ressentiment sur le président lui-même, que l’on savait impopulaire et que l’on découvre haï. Depuis les slogans déversés par milliers sur les réseaux sociaux jusqu’aux appels au meurtre en passant par les insultes, les effigies maltraitées et les interpellations griffonnées sur les gilets fluo, Emmanuel Macron se révèle être le seul interlo – cuteur accepté par la foule, en même temps que la cible d’une détestation – d’une violence parfois inouïe.

« Il cristallise trente ans de colère, constate le sociologue Jean-Pierre Le Goff. En cela, on peut dire qu’il a un côté bouc émissaire. Mais, dans la façon dont il a tenu sa fonction depuis un an et demi, il s’est lui-même offert seul à la vindicte. » Depuis son élection, le président – qui avait théorisé naguère le « vide émotionnel, imaginaire, collectif » causé par la disparition de la figure du roi (1) – n’a en effet laissé se déployer aucune personnalité politique d’envergure à ses côtés, et singulièrement ni ministres ni Premier ministre, à qui il n’a cessé de voler la vedette. Jupiter sans paratonnerre, il s’est désigné lui-même à la foudre.

Comme ce 24 juillet dernier, en pleine « affaire Benalla » : au cours d’une réunion privée devant des parlementaires de sa majorité, le président avait lancé, bravache – sans qu’on sache vraiment à qui il s’adressait : « S’ils cherchent un responsable, le seul responsable, c’est moi et moi seul. Qu’ils viennent me chercher. » Comme en écho, trois mois plus tard, les «Manu, on vient te chercher » ont fleuri sur les réseaux sociaux et sur les murs vandalisés de la capitale.

L’EFFET DÉVASTATEUR DES « PETITES PHRASES » Car, dans la crise sociale qui s’est enkystée depuis un mois, les « petites phrases présidentielles » occupent une place de choix. Elles furent l’un des vecteurs du passage de l’impopularité à la détestation : « le pognon de dingue », « les Gaulois réfractaires », l’horticulteur qui pourrait trouver un travail en « traversant la rue » (voir page 50)… Toutes sont citées et retenues à charge sur les ronds-points de la colère – et leurs équivalents numériques. « Durant la campagne, ces petites phrases avaient un autre sens, explique le philosophe Marcel Gauchet. Celui d’un type qui parle net et qui peut exagérer dans l’échange. Mais Emmanuel Macron était alors dans un rapport d’interlocution, à égalité avec son débatteur : dès lors, chacun avait le droit de dire des bêtises. Désormais, cette parole est la parole du pouvoir. Une parole qui commande. » Et qui fut reçue comme une insulte. D’autant plus que certaines de ces phrases furent prononcées depuis l’étranger.

« Le symbolique, ça parle au peuple, met en garde Jean-Pierre Le Goff. Même quand ils n’en viennent pas, les gouvernants doivent savoir parler au peuple. Or c’est une tendance depuis de nombreuses années : la politique a souvent été remplacée par la communication et le management dans le rapport entre gouvernants et gouvernés. La com’ et le management, pourquoi pas ? Mais dans l’entreprise! » Certes, le passage de bête-decampagne- victorieuse à présidentde- tous-les-Français a toujours été une étape délicate. Emmanuel Macron n’a pas échappé à ces écueils, et le faible socle électoral qui l’a fait élire ne lui a pas servi d’alerte : cet homme, qui ne déteste rien tant que de céder face à la pression, a cru qu’il pouvait prolonger dans l’exercice du pouvoir cette certitude de savoir mieux que les sceptiques… Aujourd’hui, cette même force de conviction l’a comme « citadellisé » dans l’image d’un jeune monarque arrogant, indifférent aux souffrances de son peuple.

Et, maintenant, que faire ? Les problèmes dont hérite le président ne datent pas d’hier, on l’a dit, et il ne les résoudra pas du jour au lendemain… Ce qui est certain, c’est qu’il ne peut persévérer dans la posture de celui qui a raison, mais qui n’a pas assez bien expliqué – posture qui lui a tenu lieu de seul aggiornamento depuis un an et demi. A l’heure où nous bouclons ces pages, le président s’apprête à parler à la nation depuis l’Elysée. A bien des égards, Emmanuel Macron va devoir tenir certaines promesses du macronisme qui tardent à se réaliser. Mais il va devoir aussi intégrer désormais un diagnostic qui s’impose à lui et qui, sur certains points, lui demande un virage à 180 degrés. « Toute la question est de savoir s’il est capable de l’entendre, résume Marcel Gauchet. Ou alors, il risque de devenir un président momie qui ne peut même plus sortir sur son territoire. » Et le quinquennat serait d’ores et déjà joué.

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