L'homéopathie est une solution tout-terrain.On donne un doudou aux gens

L’homéopathie est dans la tourmente. Alors que le ministère de la Santé s’interroge sur le bien-fondé de son remboursement, effectif depuis 1965, certaines universités de médecine annoncent qu’elles ne veulent plus l’enseigner. Tandis qu’une tribune signée en mars dernier par plusieurs centaines de médecins dénonçant “une pratique dénuée de tout fondement scientifique” continue de mettre le feu aux poudres.

Pour couronner le tout, les bénéfices nets du leader mondial de l’homéopathie, le laboratoire Boi-ron, sont en net recul : de 13,1 % au premier trimestre 2018, tombant à 21,6 millions d’euros, soit une baisse du résultat opérationnel de 14% – le groupe familial français apparaît en difficulté, notamment dans l’Hexagone, son principal marché. D’ailleurs, le directeur général du groupe, Christian Boiron, a annoncé son départ le 5 septembre dernier. Autant de mauvaises nouvelles venant de partout qui obligent à poser la question : et si c’était le début de la fin pour cette pratique née il y a 200 ans ?

Le bénéfice net des laboratoires Boiron est en recul sur le premier semestre 2018
Le bénéfice net des laboratoires Boiron est en recul sur le premier semestre 2018

L’homéopathie se fonde sur trois principes dont deux sont hautement contestables. Le premier, celui de la similitude, stipule que ce qui peut rendre malade à forte dose peut guérir à faible dose. D’où, par exemple, le recours à Allium cepa, une préparation à base d’oignon, pour soigner les rhinites avec écoulements du nez, etc. Sauf qu’un tel principe n’a jamais été démontré.

Le deuxième est encore moins plausible. Suivant le principe de l’infinitésimalité, les remèdes sont préparés par dilutions successives d’une substance active, végétale, minérale ou animale. Et plus la dilution est grande, plus le remède serait paradoxalement puissant ! Le plus surprenant, c’est que les dilutions sont parfois telles qu’il ne reste statistiquement plus aucune molécule de substance active dans la préparation. C’est le cas à partir de la dilution 12 CH (“CH” signifiant centésimale hahnemannienne, une technique de dilution au centième – voir infographie), qui revient à diluer une seule goutte d’un produit actif de départ dans… tous les océans de la planète. Ici, les tenants de l’homéopathie arguent que même si le principe actif est absent dans une granule, l’eau qui a servi à la dilution transmet l’effet du remède. C’est la célèbre thèse de “la mémoire de l’eau”, dont les arguments physico-chimiques sont considérés par la communauté scientifique comme totalement fantaisistes.

Laquelle n’a aucun doute : “Les revendications scientifiques de l’homéopathie ne sont pas plausibles et sont incompatibles avec les concepts établis de la chimie et de la physique”, a encore conclu en septembre 2017 le Conseil scientifique des académies des sciences européennes (Easac), qui regroupe 27 pays dont la France, après avoir réalisé une étude approfondie de la littérature scientifique sur le sujet.

“Il y a eu des tentatives d’expérimentation de ces principes, mais aujourd’hui on ne sait pas les expliquer scientifiquement, reconnaît de son côté le laboratoire Boiron. Il n’y a pas assez d’argent dans la recherche car on est un peu tout seuls.” En réalité, seul le dernier principe de l’homéopathie, celui de l’individualisation, paraît sensé : les homéopathes avancent ne pas soigner uniquement les symptômes d’un patient, mais appréhender à chaque fois l’individu dans sa globalité (physique et psychique).

Les préparations homéopathiques sont issues de dilutions répétées
Les préparations homéopathiques sont issues de dilutions répétées

Il est étonnant que l’on se pose encore la question de l’efficacité de l’homéopathie, car ce débat scientifique est réglé depuis longtemps : les spécialités homéopathiques n’ont aucune action propre, audelà d’un effet placebo, quant à lui avéré et nullement négligeable… au point que, pour la science, le “secret” de l’homéoptahie, c’est uniquement l’effet placebo ! En septembre 2017, le rapport de l’Easac a précisé les choses sans ambages : “(…) Chaque cas pour lequel une efficacité clinique d’un produit homéopathique a été revendiquée peut s’expliquer par l’effet placebo, par une mauvaise conception de l’étude, par des variations aléatoires, une régression des résultats vers la moyenne ou un biais de publication.”

Ce rapport n’est pas le premier à conclure de la sorte. En 2015, le NHMRC (National Health and Medical Research Council), organisme chargé de conseiller le gouvernement australien en matière de santé, avait, lui, analysé des dizaines de revues systématiques (elles-mêmes synthèses des études existantes). “Au départ, j’ai adopté une attitude ‘je ne sais pas’, curieux de savoir si ce traitement improbable pouvait marcher. Qui aurait cru en effet que ce sont des bactéries qui causent les ulcères gastriques ou que les vaccins contre le cancer deviendraient un jour une réalité ? se souvient sur son blog Paul Glasziou, professeur de médecine fondée sur les preuves à l’université de Bond, en Australie. Mais mon intérêt s’est vite émoussé après avoir analysé 57 revues systématiques (sur 68 pathologies) qui contenaient 176 études individuelles et montraient qu’il n’y avait aucun effet convaincant visible audelà d’un effet placebo.”

Dix ans plus tôt, dans son édition du 27 août 2005, c’était la prestigieuse revue britannique The Lancet qui publiait une méta-analyse aux conclusions similaires. Menée par Aijing Shang, de l’université de Berne (Suisse), elle révélait aussi un phénomène courant dans le champ des médecines alternatives : plus une étude est bien menée sur le plan méthodologique et plus l’effet observé est faible, voire inexistant. Et vice-versa : les études de mauvaise qualité sont celles qui montrent le plus d’effets. D’où l’intérêt des méta-analyses, qui visent à faire un bilan objectif de la littérature scientifique et à éviter les biais de sélection – comme prendre seulement en considération les études allant dans le sens d’une croyance et à écarter les autres.

La dilution finale est pulvérisée sur des granules composées de saccharose
La dilution finale est pulvérisée sur des granules composées de saccharose

Comment alors expliquer la confiance des Français dans l’homéopathie ? Selon un sondage Ipsos mené en 2016 pour les entreprises du médicament, elle atteignait 73 %, dépassant la confiance dans les vaccins (69 %) ! Outre une méfiance grandissante à l’égard d’une médecine adossée aux grandes firmes pharmaceutiques, la réponse est peut-être à trouver du côté de l’effet placebo, par le truchement d’une consultation “personnalisée” notamment. De plus, l’homéopathie rencontre un grand succès pour lutter contre de nombreuses maladies courantes (rhumes, angines, otites, etc.) pour lesquelles les patients consultent ou s’achètent des traitements au moment où les symptômes sont les plus gênants. La coïncidence temporelle entre la régression de ces symptômes et l’administration des granules convainc nombre d’entre eux d’une efficacité propre au traitement homéopathique… alors qu’il s’agit de l’évolution naturelle de leur maladie (liée à leur système immunitaire) qui débouche sur la guérison.

Le maintien ou non du remboursement dépend de la valeur que le système de santé français souhaite attribuer à un placebo dans la stratégie thérapeutique. Aujourd’hui, les spécialités homéopathiques bénéficient d’un régime d’exception. Si la majorité sont vendues sans ordonnance et ne sont pas remboursées par l’Assurance maladie, une trentaine le sont à hauteur de 30%. Et ce, sans aucune preuve de leur efficacité. La Haute autorité de santé (HAS) s’en est d’ailleurs étonnée dans un avis rendu le 13 juin dernier. Quelques mois plus tôt, le 18 mars, une tribune signée par 124 professionnels de santé dans Le Figaro avait mis le feu aux poudres en enjoignant les pouvoirs publics à “ne plus rembourser par les cotisations sociales les soins, médicaments ou traitements issus de disciplines refusant leur évaluation scientifique rigoureuse”. Au premier rang desquelles l’homéopathie. La réaction du ministère de la Santé ne s’est pas fait attendre: fin août, il a saisi la HAS afin de “recueillir l’avis de la Commission de transparence quant au bien-fondé des conditions de prise en charge et du remboursement des médicaments homéopathiques”. L’avis est attendu pour fin février 2019.

L’enjeu, ici, ne porte pas tant sur l’efficacité propre de l’homéopathie (le débat est tranché) que sur son intérêt pour la santé publique. Car même si elle n’a qu’un effet placebo, celui-ci est bigrement efficace, comme l’a révélé une vaste étude épidémiologique. Commanditée par Boiron et conduite de 2005 à 2012 par un cabinet indépendant, incluant 825 médecins et 8559 patients sur trois indications (infections des voies aériennes supérieures, douleurs musculo-squelettiques et troubles anxio-dépressifs et du sommeil), ses résultats indiquent que les patients soignés par homéopathie consomment deux fois moins de médicaments (voire trois fois moins pour les psychotropes). Et ils coûtent ainsi 35% de moins à l’Assurance maladie. Cette étude – qui ne prouve aucunement l’efficacité propre de l’homéopathie – pointe en revanche un problème bien français, celui de la surmédicamentation: chaque année, en France, des milliers de sirops, antalgiques, antibiotiques et autres antiinflammatoires sont prescrits inutilement. Alors pourquoi ne pas s’en remettre à un placebo, après tout, qui évite bien des prescriptions inutiles?

Les populations de nombreux pays utilisent l'homéopathie
Les populations de nombreux pays utilisent l’homéopathie

Le raisonnement paraît sensé. Nombre de médecins, en prescrivant des granules, savent bien qu’il s’agit d’un placebo. Sauf que l’effet placebo n’est ni constant ni systématique. Il varie d’un individu à un autre, voire d’un moment à un autre pour un même individu. Sans compter qu’il n’est pas nécessaire d’employer une pilule placebo pour déclencher l’effet placebo. Tout médicament conventionnel, pour peu qu’il soit délivré par un médecin à l’écoute de son patient, produit, en plus d’un effet thérapeutique, un effet placebo aux mécanismes physiologiques connus: activation du cortex préfrontal, libé-ration d’endorphines… Il ne semble donc pas très sérieux de brandir l’unique effet placebo pour justifier le remboursement. “Pourquoi ne pas remplacer ce placebo par une écoute bienveillante ? Pourquoi ne pas être un peu plus précautionneux vis-à-vis de nos prescriptions ? s’interroge le cardiologue Jérémy Descoux, l’un des signataires de la tribune du Figaro. L’homéopathie est une solution tout-terrain pour chaque problème que les gens rencontrent: un soucis, un granule ! On donne un doudou aux gens, mais ce n’est pas les responsabiliser.”

Alors, après le Royaume- Uni, qui a annoncé l’an dernier la fin du remboursement de l’homéopathie, la France va-t-elle franchir le pas? En 1987 déjà, l’Académie nationale de médecine soulignait que “les produits homéopathiques devraient être soumis au droit commun qui régit l’industrie pharmaceutique”. Et en 2004, elle lançait une offensive pour un déremboursement total… Mais face à des laboratoires pharmaceutiques puissants et influents, et à une opinion publique plutôt favorable à l’homéopathie, le statu quo a jusqu’ici été privilégié. La donne va-t-elle changer? Rien n’est moins sûr. La Suisse, qui a pourtant clairement établi que l’homéopathie n’avait aucune efficacité propre (elle l’avait retirée de la liste des thérapies prises en charge par l’Assurance maladie en 2005), a décidé en 2012 de rétablir son remboursement… suite à un vote populaire.

En France, les homéopathes sont des médecins, généralistes ou spécialistes ; d’autres professionnels de la santé – chirurgiens-dentistes, sages-femmes, pharmaciens – formés à l’homéopathie peuvent néanmoins la pratiquer. La discipline est reconnue comme “une orientation particulière” inscrite au Conseil national de l’ordre des médecins. Environ 5 000 médecins, généralistes et spécialistes, sont homéopathes.

SOURCES : SONDAGE IPSOS POUR BOIRON, AVRIL 2015 - ÉTUDE EPI3
SOURCES : SONDAGE IPSOS POUR BOIRON, AVRIL 2015 – ÉTUDE EPI3

Au moins 20 facultés enseignent actuellement la discipline, selon nos recherches. Mais depuis plusieurs mois, les facultés de médecine s’interrogent. Lille et Angers ont même tranché en annonçant, début septembre, la suppression de leur diplôme d’homéopathie. À Lille, il s’agit d’une suspension “dans l’attente de la position de la HAS et d’échanges nationaux sur l’encadrement de cette pratique et de son enseignement”. À Angers, la suppression couvait depuis plus d’un an. “L’homéopathie est contestée, reconnaît le doyen Nicolas Lerolle. Dans notre faculté, nous ne voulions pas prendre la responsabilité de délivrer un diplôme qui permettrait à des médecins de se prévaloir d’une telle pratique.”

Pour autant, pas question de laisser les médecins désarmés face aux patients demandeurs d’approches alternatives. La faculté d’Angers envisage notamment de proposer des cours d’informations théoriques sur ces approches. “Il y a une place pour l’enseignement de ces choseslà dans la faculté, mais une juste place par rapport aux données établies de la science”, conclut Nicolas Lerolle.

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