Les dix années après la crise

En 2009, la croissance mondiale a chuté comme rarement elle ne l’avait fait, mais toutes les régions du monde ont rebondi en 2010–11, grâce à la mise en oeuvre de politiques anticycliques vigoureuses dans l’ensemble des pays membres du Groupe des Vingt. Bon nombre de pays avancés ont abaissé leurs taux directeurs à la borne limitant à zéro les taux d’intérêt nominaux et ont commencé à expérimenter l’application de politiques monétaires non conventionnelles.

Cependant, après 2010–11, une succession de chocs, parmi lesquels la crise dans la zone euro, les abandons de mesures de relance budgétaire dans de grands pays, les hésitations de la croissance chinoise et la baisse des prix des produits de base, ont empêché qu’une croissance vigoureuse et synchronisée se poursuive. Étant donné la solidité relative des paramètres économiques fondamentaux des États-Unis, il était probable que la Réserve fédérale soit la première des grandes banques centrales à normaliser sa politique monétaire, et le dollar s’est affermi à compter de l’été 2014. Un an plus tard, les marchés mondiaux ont pris peur lorsque la Chine, ressentant les pressions subséquentes sur son taux de change fortement administré, a commencé à laisser sa monnaie se déprécier par rapport au dollar. Les tensions ne se sont pas atténuées rapidement. Dans le mois qui a suivi le premier relèvement des taux d’intérêt par la Réserve fédérale en près de dix ans, à la fin de 2015, les marchés financiers mondiaux se sont écroulés, et les prix des produits de base ont encore baissé. La croissance enregistrée en 2016, 3,3 %, fut la plus faible depuis 2009.

L’optimisme a commencé à revenir au milieu de 2016, en dépit des répercussions du résultat surprenant du référendum sur le Brexit en juin. À la fin de 2016, l’activité manufacturière a augmenté fortement, et la croissance s’est accélérée de manière générale dans le monde, avec pour résultat l’expansion mondiale la plus équilibrée depuis 2010. Le commerce mondial, qui avait progressé de manière exceptionnellement lente pendant la période 2012–16, a rebondi aussi, avec un début de redressement de l’investissement. Dans notre édition d’avril 2018 des PEM, nous prévoyions que la croissance mondiale monterait à 3,9 % en 2018 et en 2019, et, pour la première fois depuis longtemps, nous étions d’avis que notre prévision de croissance avait autant de chance d’être révisée à la hausse qu’à la baisse à court terme.

Aujourd’hui, en octobre 2018, nous tablons sur une expansion moins équilibrée et plus timide que nous l’espérions en avril dernier. La croissance aux États-Unis reste exceptionnellement robuste pour l’instant, portée par une expansion budgétaire procyclique qui pourrait cependant peser sur la croissance américaine et mondiale ultérieurement. Mais nous avons révisé à la baisse nos prévisions de croissance à court terme pour la Corée, le Royaume-Uni et la zone euro. Notre révision est plus prononcée pour le groupe des pays émergents, avec un fléchissement de la croissance en Amérique latine (notamment en Argentine, au Brésil et au Mexique), au Moyen-Orient (notamment en Iran) et dans les pays émergents d’Europe (notamment en Turquie). Notre projection pour la croissance chinoise en 2019 est plus faible qu’en avril dernier aussi, en raison de la dernière série de droits de douane imposée par les États-Unis sur les importations chinoises, et il en va de même pour nos projections relatives à l’Inde. En conséquence, nos projections de la croissance mondiale pour cette année et l’année prochaine sont abaissées à 3,7 %, soit 0,2 point de pourcentage de moins que notre dernière évaluation et le même taux que celui observé en 2017. À l’échelle mondiale, les données récentes font état d’un fléchissement du commerce, de l’activité manufacturière et de l’investissement. Globalement, la croissance économique mondiale reste solide par rapport aux premières années de la décennie, mais elle semble marquer le pas.

Cette croissance plus modérée et les nouvelles données plus faibles qui étayent ces chiffres s’expliquent en partie par une forte hausse de l’incertitude au cours de l’année écoulée, un phénomène qui ne s’est pas encore reflété sur les marchés financiers des pays avancés, mais qui apparaît clairement dans les indicateurs de l’incertitude reposant sur les actualités. L’incertitude entourant la politique commerciale est notable à la suite des mesures prises sur plusieurs fronts par les États-Unis (ou des mesures qu’ils menacent de prendre), des réactions de leurs partenaires commerciaux et d’une détérioration générale des consultations multilatérales relatives au commerce. Un éventuel échec des négociations sur le Brexit constitue un autre risque. Sur fond de ces incertitudes concernant le commerce, les conditions financières se durcissent pour les pays émergents et les pays en développement, qui s’ajustent à des relèvements progressifs des taux d’intérêt par la Réserve fédérale et à la fin imminente des achats d’actifs par la Banque centrale européenne. Par rapport à il y a dix ans, l’endettement des entreprises et des États est plus élevé dans bon nombre de ces pays, qui sont donc plus vulnérables. Comme les tensions géopolitiques sont importantes aussi dans plusieurs régions, nous sommes d’avis que, même à court terme, la possibilité de mauvaises surprises l’emporte sur la probabilité de bonnes nouvelles imprévues.

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