Jacques de Guillebon, le chevalier servant de Marion Maréchal

«Les cardinaux étaient si nombreux qu’on pouvait à l’aise élire un pape», se gausse un invité. Marion Maréchal est coifée d’une charlotte et vêtue comme une paysanne : les uns voient dans cet accoutrement une tricoteuse de la Révolution, les autres reconnaissent Charlotte Corday, l’assassin de Marat, parfois prise comme égérie par l’extrême droite. Guillebon, lui, raconte s’être déguisé en marquis.

Le principal conseiller de Marion Maréchal rechigne à livrer plus de détails sur ses soirées potaches. Il préfère parler des invités de l’Issep, cet institut de sciences sociales, économiques et politiques qu’il a lancé en grande pompe à Lyon avec l’ancienne députée du Vaucluse en septembre. Le polémiste Éric Zemmour y était attendu le 14 novembre. Une bonne aiche, pour installer cette boutique, qui entend former une nouvelle élite, en contribuant notamment au rapprochement de la droite et de l’extrême droite.

Maréchal, Guillebon : ces deux-là se sont rencontrés un 10 décembre, encore, en 2013, lors d’un dîner chez des amis communs. Ce journaliste pigiste, dont la carrière peine à décoller en dehors des milieux catholiques traditionalistes, est immédiatement séduit par la jeune parlementaire. Lui, l’«anarcho-royaliste», trouve que la nièce de Marine Le Pen est «une ille cultivée, curieuse, libre d’esprit». Elle découvre un agitateur d’idées iconoclaste, «qui sait toujours tout sur tout». Il intègre le cénacle des autoproclamés «spadassins» qui entourent la jeune femme. Pendant la campagne des régionales de 2015, il rédige les discours de la candidate frontiste en PACA. À l’Assemblée nationale, il rejoint la boucle de mails des collaborateurs pour travailler au «soule historique et littéraire» de ses interventions, selon un autre collaborateur de la députée.

En juin 2017, Guillebon accompagne Marion Maréchal dans son «retrait» de la vie politique. Il est à ses côtés en juillet, quand elle répond à l’invitation de la Ligue de Matteo Salvini, à Montemarcello, en Ligurie, pour parler immigration. Quant à l’Issep, l’idée est en partie la sienne. «C’est une école pour ceux qui ne sont pas heureux idéologiquement à Sciences Po», explique le codirecteur du conseil scientiique de l’institut. C’est lui, aussi, qui dirige le très «marioniste» mensuel L’Incorrect, revue chantre de l’union des droites. «Il a trouvé Marion irrésistible. Il est devenu le pédagogue de la princesse», sourit un proche.

Rien ne prédestinait le journaliste à ce rôle. Fâché avec l’école, il en quitte les bancs après le bac, sans aucun diplôme universitaire en poche. Il s’est formé, explique-t-il, à travers ses lectures : George Orwell pour la critique de la bienpensance, Jean-Claude Michéa pour celle du libéralisme et, en sympathisant revendiqué de l’Action française, Charles Maurras. « J’y ai beaucoup d’amis », glisse-t-il à propos du groupuscule royaliste. Dans les années 2000, il contribue à la revue chrétienne Immédiatement, où la journaliste Élisabeth Lévy le repère. « Il était un peu catho exalté, c’était à la fois exotique et intéressant car il était plein d’énergie », raconte la fondatrice de Causeur. Le catholique traditionaliste devient petite main de la Fondation du 2 mars, réunion de chevènementistes qui oeuvrent au rapprochement des « souverainistes des deux rives ». Guillebon écrit aussi quelques articles, grâce à sa bienfaitrice, pour le Figaro Magazine et Marianne. « Élisabeth m’a donné la culture du débat et une certaine liberté de ton », reconnaît-il. Il l’exerce contre ses nombreuses obsessions. Mai 68, d’abord. Dès 2005, à 26 ans, il publie un livre sur le sujet, Nous sommes les enfants de personne (éd. Presses de la Renaissance), qui lui ouvre les portes de la télévision. Sur le plateau de «Tout le monde en parle», le jeune homme aux cheveux longs s’emporte contre «l’ahurissante propagation de la pornographie et ces petits hommes plein d’UV qui hantent les sous-sols des clubs échangistes» devant une Lara Fabian apparemment enchantée et un Thierry Ardisson hilare. Aujourd’hui, les cheveux sont plus disciplinés, mais la colère reste présente. «Je vois ma civilisation qui disparaît. Et dès qu’on le dit, on nous traite de nazi», tempête-t-il. Il déteste «la droite des traîtres, celle des orléanistes et d’Alain Juppé, de l’argent».

Sa rage S’étale à longueur d’éditoS dans L’Incorrect. «Quand on est minoritaire, c’est comme le roquet, il faut crier plus fort pour qu’on vous entende», dit-il. Quitte à dépasser les bornes. En 2012, il publie, sur le site d’extrême droite Nouvelles de France, une tribune avec son ami Falk van Gaver à l’occasion des débats sur le mariage pour tous. «L’homosexualité est un désordre : un désordre mental, comportemental, moral, social, un désordre sentimental, un désordre amoureux. L’homosexualité est un mal, un mal social, un mal spirituel, un mal existentiel, et rien ne nous empêchera de le penser et de le dire.» C’est la in de sa collaboration avec La Vie et Témoignage chrétien. «Quand on m’a montré ce papier, j’ai d’abord cru que c’était une blague», se souvient Jérôme Anciberro, son ancien patron dans ces publications.

Au sein de la famille Le Pen, Guillebon a depuis longtemps fait son choix. «Ce n’est pas quelqu’un de très profond ni de très intelligent», dit-il de Marine. Faute de mieux, il a tout de même appelé à voter pour la présidente du Front national – devenu depuis le Rassemblement national– en 2017. Il souhaite, «bien sûr», le retour de Marion Maréchal en politique. «Depuis La Manif pour tous et son ascension, le débat s’est emballé, les conservateurs sont passés de marginaux à inluents», veut croire Jean-François Colosimo, patron des éditions du Cerf, qui édite nombre de ses amis. Eugénie Bastié, Charlotte d’Ornellas, Julie Graziani… Autant de jeunes «réacs» qui font avancer ses idées. Guillebon en est persuadé : «Ça infuse, mais ça ne se voit pas encore, car c’est générationnel». «Dans les milieux catho, Marion, c’est Jeanne d’Arc, on y croit à mort! Je pense que Jacques croit en elle», observe Élisabeth Levy. Un verre de blanc dans les mains, mastiquant frénétiquement un cure-dent, Jacques de Guillebon le reconnaît. Beaucoup dépend de sa championne. «S’il n’y pas de traduction politique, le risque pour nous, c’est de tourner en rond.» Et de passer son temps à organiser des conférences à l’Issep ou des soirées costumées.

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