EssilorLuxottica, vers une lutte de pouvoir ?

Le 29 novembre, l’assemblée générale extraordinaire d’EssilorLuxottica sera l’occasion d’obtenir des éclaircissements sur le partage des pouvoirs entre la France et l’Italie autour d’une gouvernance bicéphale.

Le mariage entre le leader mondial des verres ophtalmiques, Essilor, et le numéro un des montures et des lunettes de soleil, Luxottica, sera-t-il l’union parfaite dont rêvaient les marchés ? « C’est possible, mais il faudra composer avec les “coups de com” du fondateur de Luxottica, Leonardo Del Vecchio, devenu l’actionnaire de référence du nouvel ensemble, via son holding Delfin, qui détient 38 % du capital », remarque un bon connaisseur du dossier. Les noces à peine consommées, un mois après l’officialisation de la fusion, le 1er octobre, le président exécutif italien, âgé de 83 ans, veut déjà accélérer le calendrier de nomination du futur directeur général et patron d’EssilorLuxottica.

ANNONCE SURPRISE
L’accord prévoyait de lancer la recherche en 2019 pour le trouver d’ici à 2020. Mais Leonardo Del Vecchio a annoncé à l’agence italienne Ansa qu’il souhaitait proposer au conseil d’administration Francesco Milleri à ce poste, son homme de confiance et actuel directeur général de Luxottica. Pour Cédric Rossi, analyste financier chez Bryan, Garnier & Co : « C’était un secret de Polichinelle que le fondateur de Luxottica allait proposer son favori, Francesco Milleri, qui a, selon nous, une forte légitimité par rapport à un recrutement extérieur et fera donc partie des candidats. Mais le président, Leonardo Del Vecchio, peut bien donner son choix immédiatement, il y a peu de chances que cette proposition se finalise à court terme. Le Comité des Nominations et des Rémunérations doit d’abord ouvrir le processus de recherche prévu dans les statuts. » En outre, c’est le conseil d’administration, composé de seize membres répartis à parts égales entre Essilor et Luxottica, qui prendra la décision finale du choix du nouveau patron.

 

Une direction bicéphale mais un actionnaire de référence italien
Une direction bicéphale mais un actionnaire de référence italien

DIRECTION BICÉPHALE
Cette annonce surprise, le 5 novembre, n’a d’ailleurs pas inquiété les marchés. Le titre est resté stable depuis cette date. « Avant de nommer le nouveau directeur général, pendant une période de transition qui durera environ deux ans, la priorité est la mise en oeuvre des chantiers pour réussir l’intégration et réaliser les synergies vendues au marché. Le fait que les deux sociétés soient juridiquement et hiérarchiquement séparées dans un premier temps va favoriser un rapprochement progressif des deux cultures. Une fusion effective des deux groupes aurait accru les risques d’intégration, ce qui aurait pu alors générer des perturbations opérationnelles et affecter les cours », conclut Cédric Rossi.

Il n’en reste pas moins qu’avec une gouvernance bicéphale, certes fondée sur une répartition égale du pouvoir entre le PDG italien fondateur de Luxottica et le viceprésident français Hubert Sagnières, ex-patron d’Essilor, le risque d’un déséquilibre vers le côté italien n’est pas à exclure en raison du poids du premier actionnaire. Leonardo Del Vecchio pourrait imposer ses vues. « Nous sommes dubitatifs sur les fusions entre égaux, qui, à terme, se traduisent par la prééminence de l’un sur l’autre. En cas de désaccord stratégique entre les deux têtes, le président italien aura une voie prépondérante en assemblée générale avec 31 % des droits de vote », observe Denis Branche, directeur général délégué de Phitrust, une société de gestion qui s’était déjà inquiétée, lors de la dernière assemblée générale d’Essilor, du danger de « blocage » lié à une gouvernance déséquilibrée. « L’arrivée de Francesco Milleri en tant que directeur général de la nouvelle société marquerait la réalité de la prise de contrôle d’EssilorLuxottica par la partie italienne sans qu’ait été lancée d’offre publique (et donc sans prime de contrôle), au détriment des actionnaires minoritaires », ajoute-t-il.

Pour réussir la fusion, une bonne intégration des équipes et des deux cultures est, en effet, la condition de la réussite. Les synergies attendues par la direction d’ici deux à trois ans, estimées entre 420 et 600 millions d’euros sur le résultat opérationnel (qui représentait 2,5 milliards en 2017 en cumulé), en dépendront.

ENTRE 420 ET 600 MILLIONS DE SYNERGIES
Les plus importantes devraient être de nature commerciale grâce à l’amélioration attendue du mix produit dans les verres et les montures, l’accélération de la pénétration dans les solaires, le online et les pays émergents, chaque acteur pouvant tirer parti du savoir-faire et des positions géographiques, très complémentaires, de l’autre. Les deux groupes pourront mettre en commun leurs budgets R&D et marketing, les plus importants de leur industrie, mais aussi leurs circuits de distribution, pour offrir services et produits dans un délai beaucoup plus rapide. Ainsi, l’opticien n’aurait plus qu’un interlocuteur. Par ailleurs, Essilor- Luxottica sera bien armé avec un bilan solide pour réaliser de nouvelles acquisitions dans un marché encore très fragmenté.

Il ne faudrait donc pas que des guerres de succession paralysent la mise en oeuvre des fruits de l’union des deux sociétés, qui doit donner naissance au champion mondial de l’optique.

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