Sous le Brésil, la plage ?

Et maintenant, Bolsonaro. La vague populiste avance, portée par cette soupe idéologique aux ingrédients variés selon les pays, mais toujours agrémentée d’une bonne dose de nationalisme et d’autoritarisme. Notons au passage que le nouveau monde, les fameux Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), n’est pas moins sujet aux crises de nerfs que l’ancien.

Alors à quel point faut-il avoir peur de Jair Bolsonaro ? Le nouveau président brésilien, élu sur le discrédit et la corruption de la précédente équipe, s’est fait remarquer par ses outrances verbales inouïes – notamment sur les femmes, les homosexuels et les Noirs – ainsi que par son éloge de la torture. Il n’est pas aisé de prévoir exactement ce qui s’appliquera de cette réthorique de fort en gueule, partagée par exemple avec le président philippin Rodrigo Duterte. Le Congrès, où Bolsonaro n’a pas la majorité, comme le pouvoir judiciaire ont montré dans un passé récent leur indépendance. En outre, le Brésil est un Etat fédéral, ce qui limite les prérogatives de Brasilia. Le nouveau président a promis de respecter la Constitution, mais multiplie les références à l’époque de la dictature. Rien n’est certain mais rien n’est impossible, si l’on songe à un autre Sud-Américain amateur d’autorité (de gauche celui-là), le Vénézuélien Nicolas Maduro, qui truque les élections, terrorise et affame sa population au nom du peuple. Le tout enrobé dans une corruption assez grossière. L’époque est-elle aux autocrates ? Et pourtant, nous dit Steven Pinker, l’un des intellectuels les plus écoutés du monde, elle tourne plutôt dans le bon sens, cette Terre. Dans son nouveau livre, « Le triomphe des Lumières » (1) – quel contre-pied ! –, il nous dit de nous méfier de nos réflexes catastrophistes, et en particulier de celui des journalistes qui ont cette fâcheuse tendance à se focaliser sur l’écume de l’Histoire (lire p. 56). Pinker assure que, « sur le long terme », le libéralisme politique « sera victorieux, ce qui n’empêche pas des revers spectaculaires comme l ’élection de Trump ou le Brexit ». Pinker prédit que les droits des homosexuels et des minorités raciales ne vont pas reculer dans le monde. Il souligne les effets positifs de la croissance du PIB comme facteur d’amélioration de l’espérance de vie, de démocratie et de tolérance. Exaspérant Pinker, pour les Cassandre des temps modernes. Car ce n’est pas non plus un ravi de la crèche. Il s’en prend violemment aux « progressophobes », qu’il voit même chez ceux qui se disent progressistes. On peut donc constater que l’Histoire nous sourit plutôt sans être qualifié de « panglossien ». Cela ne revient pas pour autant à sous-estimer les récurrentes aspirations au tragique. Romain Rolland, pacifiste s’il en est, l’a lui-même reconnu dans une lettre à Stefan Zweig. Le 31 décembre 1921, voici ce qu’il écrivait à son ami : « Que pouvons-nous nous souhaiter mutuellement ? La santé d’abord, et un travail fécond. J’ai envie d’y ajouter un souhait, pas ordinaire, mais viril : le combat et la persécution. Dans un monde corrompu comme celui qui nous entoure, c’est la santé de l’âme. » Etrange aveu de la part de cet admirateur de Gandhi et de sa non-violence : le frisson de la brutalité le guettait aussi. Là se situe l’un des enjeux du Brésil : dans quelle mesure les instincts de protection, voire de violence, peuvent-ils provoquer de réels retours en arrière ? Ni la Russie ni la Chine, fait remarquer Pinker, ne sont régies par des pouvoirs comparables à ceux de Staline et de Mao.

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