Interpol : peut-on encore faire confi ance à Pékin ?

La disparition et la détention du président d’Interpol dans le cadre de la campagne anticorruption de Pékin sont des actes sans précédent qui ébranleront la confi ance de la communauté internationale dans la capacité de la Chine à diriger des organisations internationales. Meng Hongwei, qui est également vice-ministre de la Sécurité, fait l’objet d’une investigation des autorités chinoises pour avoir reçu des pots-de-vin et avoir “gravement mis en danger” le Parti communiste et la police. Lors d’une réunion des responsables de la sécurité publique, les autorités ont déclaré lundi que le lancement d’une enquête sur Meng et ses complices “montrait pleinement qu’il n’y avait ni privilège ni exception devant la loi”. Interpol avait déclaré dimanche avoir reçu la démission de Meng après avoir demandé aux autorités chinoises des informations sur son statut pour “répondre à des inquiétudes” sur sa situation. D’après les analystes, le fait que Meng, qui était devenu en 2016 le premier ressortissant chinois à diriger Interpol, ait été pris pour cible montre que nul n’est à l’abri de la vaste campagne anticorruption de Pékin. Mais cela soulève des inquiétudes quant à la capacité des Chinois à diriger des organisations internationales. Pour Paul Haenle, qui dirige le Carnegie- Tsinghua Center for Global Policy de Pékin, un centre de recherche américano-chinois, la disparition de Meng a provoqué une onde de choc dans la communauté internationale et conforté ceux qui soutenaient que la Chine n’était pas prête à assurer des fonctions de direction importantes. “On a du mal à imaginer qu’une autre organisation placera un Chinois à sa tête, déclare-t-il. Comment pourrait-elle être sûre que ce genre de chose ne se reproduira pas ?” “Cet incident est sans précédent, juge Marc Lanteigne, qui étudie la vie politique chinoise et les organisations internationales à l’université Massey, en Nouvelle-Zélande. Il est possible que d’autres responsables et d’autres organisations fassent l’objet d’investigations similaires.” Pékin s’investit de plus en plus dans les organismes multilatéraux depuis quelques années. Outre Interpol, la Chine a pris des responsabilités dans certaines organisations des Nations unies et à la Banque mondiale. Elle sera bientôt le deuxième fi nanceur des Nations unies et fournit actuellement le plus gros contingent de troupes de maintien de la paix à l’organisation.

Pour Abigail Grace, chercheuse associée au programme Asie-Pacifi que du Centre pour une nouvelle sécurité américaine, l’affaire Meng suscite cependant des craintes quant à l’indépendance des Chinois participant à ces organisations. Aucun d’entre eux n’est susceptible d’échapper à la discipline du Parti communiste. L’aff aire montre aussi que Pékin juge sa campagne anticorruption plus importante que d’éventuelles pressions internationales, ajoute-t-elle. “Ils ont manifestement l’intention d’en dire le moins possible, poursuit-elle à propos de la détention de Meng. Ils considèrent qu’il s’agit d’une aff aire interne.” Meng devait diriger Interpol jusqu’en 2020. Sa disparition a été signalée par sa femme jeudi [4 octobre] à Lyon, où se situe le siège de l’organisation. Elle a déclaré à la presse que les derniers SMS que son mari lui avait envoyés mardi montraient qu’il courait un danger : il avait envoyé un émoji en forme de couteau et lui disait d’attendre son appel. Meng était chargé de plusieurs missions depuis sa nomination au poste de vice-ministre de la Sécurité en 2004, entre autres la lutte contre le terrorisme et le trafi c de drogue, le contrôle des frontières, l’immigration et la coopération internationale. Les défenseurs des droits de l’homme avaient prévenu que Pékin profi terait de ce qu’il présidait Interpol pour utiliser l’organisation afi n de rapatrier de force les dissidents et les fugitifs chinois. “Meng a été élu récemment à la présidence d’Interpol. Cela a été considéré comme un honneur pour la Chine, et devait lui permettre d’attraper les fonctionnaires corrompus qui se sont enfuis à l’étranger et ainsi favoriser sa campagne anticorruption”, explique Zhu Jiangnan, qui étudie la corruption et la lutte anticorruption en Chine à l’université de Hong Kong.“Vu l’intensité de la lutte contre la corruption qui se déroule en Chine actuellement, les gens ne devraient cependant pas s’étonner qu’il y ait des arrestations.”

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